Littérature – Sur les traces de Hrant Dink avec Valérie Manteau, Renaudot 2018

Littérature – Sur les traces de Hrant Dink avec Valérie Manteau, Renaudot 2018
Image : Couverture du roman “Le Sillon”, Prix Renaudot 2018

 

” “Nous sommes fatigués de vivre au pays des colombes mortes”, soupire Ece Temelkuran”

 

Valérie Manteau donne la parole aux intellectuels turcs dans son deuxième roman “Le Sillon”, récompensé par le Prix Renaudot 2018. Cette ancienne journaliste à Charlie Hebdo écrit son amour pour la Turquie à travers les yeux d’une expatriée française qui se passionne pour la vie de Hrant Dink, journaliste turco-arménien assassiné en 2007 à Istanbul.

 

Après Charlie, le Renaudot

Valérie Manteau découvre la Turquie en 2012. Elle voyage à Istanbul dès qu’elle le peut, partageant sa vie entre Paris, Marseille et cette cité antique traversée par le Bosphore. Après les attentats de janvier 2015 qui frappent le siège du journal Charlie Hebdo à Paris, la journaliste devenue éditrice écrit son premier roman “Calme et Tranquille”, publié aux éditions du Tripode. En 2018, elle signe “Le Sillon”, un roman hybride oscillant entre auto-fiction et biographie. La narratrice raconte en effet ses déambulations dans les rues d’Istanbul, ville divisée entre la rive Occidentale et la rive Orientale, et son investigation sur la vie de Hrant Dink, journaliste et militant de la paix turco-arménien assassiné devant le siège de son journal par un jeune nationaliste. L’auteur raconte l’histoire d’un pays qui sombre dans la peur, et où la liberté s’éteint à petit feu avec les oiseaux.

 

“Si nous n’avions pas de mémoire, comment la peur se perpétuerait-elle ?” Murat Uyurkulak

 

Hrant Dink (1954-2007) est abattu en pleine rue le 19 janvier 2007 devant le siège de son journal “Agos”. Turc et arménien, cet orphelin devenu humaniste et défenseur des droits de l’homme remet à jour un tabou enfoui sous les fondements de la Turquie : le génocide arménien. Dans un pays où les minorités sont persécutées, soit “par l’Histoire avec sa grande hache” soit par le gouvernement, il ne reste que les intellectuels pour tenter de renouer avec un passé national laissé au silence. Valérie Manteau écrit, page 32, “Puisque visiblement je suis collée à la case départ, j’en profite pour poser des questions basiques ; que signifie le nom du journal, Agos. Jean fait le geste de semer des graines en poignées. Agos, c’est Le Sillon. C’était un mot partagé par les Turcs et les Arméniens.”

 

Un pays divisé à l’exemple du monde contemporain

Un partage entre les Turcs et les Arméniens, entre les Turcs et les Kurdes, entre les Turcs et toutes les autres minorités, telle était la raison d’écrire de Hrant Dink. D’après la traductrice Dominique Eddé, “Hrant aborde son lecteur non comme une personne qu’il lui faut convaincre, mais comme deux personnes en désaccord qu’il cherche à rapprocher.” Dans son roman, c’est aussi l’histoire d’un double éloignement que raconte Valérie Manteau : à mesure que la narratrice plonge dans l’histoire de Hrant Dink et de la désillusion d’un idéal de paix, c’est sa relation avec son ami turc qu’elle est venue retrouver qui s’effrite.

C’est aussi la transformation d’un pays complexe qu’illustre ce roman. La Turquie, ce pont entre l’Europe et l’Asie, partage sa frontière sud avec la Syrie et subit l’influence de l’expansion de l’État Islamique dans la région, coalition d’avec laquelle ses relations ne sont pas toujours lisibles. C’est aussi un pays déstabilisé par le Coup d’État de 2016 contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie depuis 2014, après en avoir été le Premier Ministre durant onze ans.

À la fin du roman, l’auteur retrouve un article du journal Courrier International intitulé “Qui a tué Hrant Dink ?” publié le 23 janvier 2007 et arrive à un triste constat : aujourd’hui, près de 146 journalistes sont emprisonnés en Turquie, contre douze en 2007. La narratrice ironise : “Je me console de la violence faite à ces esprits éclairés et sensibles en me disant que les prisons turques n’ont jamais été si bien fréquentées qu’aujourd’hui, et que sans doute s’y tiennent les plus pointus des salons littéraires d’Istanbul.”

 

L’héroïne entend des voix, les voix du deuil, celles de l’angoisse du monde, les voix des morts et des vivants, de ceux qui sont en prison, de ceux qui ne sont plus là pour parler. C’est ainsi qu’elle conclut, dans un clin d’oeil ou dans un espoir : “Le Sillon est dédié à ceux dont l’absence et le souvenir résonnent entre ces lignes.”

 

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