Le travail des enfants en Argentine, ces petites mains à l’oeuvre

Le travail des enfants en Argentine, ces petites mains à l’oeuvre
Photographie : Des enfants de la Villa 21-24 attendent la venue d’un chanteur populaire, 2017 – ElCarretero

 

Jeudi matin, dans le subte. Un jeune garçon distribue des calendriers où sont imprimés, au recto, des messages affectueux. Plus tard, une petite fille éparpillera des paquets de chewing-gum sur les genoux des passagers, dans l’espoir de récupérer quelques pesos. Tous deux font probablement partie des 715 484 enfants d’entre 5 et 15 ans qui travaillent en Argentine. Selon une enquête (EANNA) réalisée par le Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité Sociale publiée en novembre 2017, ce chiffre correspondrait à 9,4% de cette population, soit presque 1 enfant sur 10.

 

 

Polémique à Jujuy

En novembre 2018, la décision du gouvernement de la province de Jujuy met en doute une amélioration de la situation. En effet, le gouverneur de la province, Gerardo Morales, autorise début novembre le travail de 45 enfants âgés entre 10 et 17 ans dans des exploitations de tabac, dans des plantations et dans le secteur textile. Le député Marcelo Nasif justifie cette décision lors d’une session parlementaire en expliquant que “les outils de travail ne tuent personne, et encore moins dans ce pays.” Cela ne concerne en réalité que des enfants autorisés par leurs parents à travailler dans certains secteurs. La majorité de ces enfants sont âgés entre 16 et 18 ans et sont donc autorisés à travailler par la loi.

Cependant, le scandale éclate après que certains médias aient dénoncé ces autorisations, les voyant comme une légitimation du travail infantile. Le journal Chequeado.com nuance l’affaire en expliquant que ces autorisations ont été acceptées suite à une demande des parents. Selon le journal, les enfants mineurs seraient en fait concernés par des activités de mannequinat pour des marques de vêtements pour enfants, activité régulée par la loi d’interdiction du travail infantile datant de 2008.

Malgré tout, la région du Nord de l’Argentine reste l’une des plus exposée à ce phénomène, qui touche 13,6% des enfants âgés de 5 à 15 ans. L’EANNA explique que 20,1% des enfants de la NOA vivant en zone rurale et 11,5% des enfants en zone urbaine travaillent. Cela concerne près de 155 000 enfants.

 

 

“Pourquoi imposer la charge du soutien d’une famille aux enfants, alors que tant d’adultes restent sans emploi ? Cela n’est pas cohérent.”

 

 

 

Pedro Américo Furtado de Oliveira, le Directeur de l’OIT Argentine (Organisation Internationale du Travail) se positionne publiquement en défense du Droit des Enfants, en rappelant notamment que la loi 26 390 interdit le travail infantile en Argentine.

 

Il déclare que “la vision du législateur peut être légitime et représentative d’un certain regard culturel, mais elle est erronée et provoquée par l’ignorance. Le travail infantile est interdit et puni par la loi. Cependant, et malgré les réglementations politiques, un plan national et beaucoup d’efforts provinciaux pour l’éradiquer, la problématique existe encore dans le pays et cohabite avec une perception qui la valorise comme un processus de formation pour la vie du travailleur adulte. Cela est une erreur inacceptable. Pourquoi ce regard s’applique toujours aux enfants pauvres et sans contrôle ? Pourquoi imposer la charge du soutien d’une famille aux enfants, alors que tant d’adultes restent sans emploi ? Cela n’est pas cohérent.”

 

 

Que dit la loi ?

On entend par “travail infantile” tout travail physique, mental, social ou moralement nuisible pour l’enfant. Cela se réfère à toute activité qui affecte sa scolarité et l’empêche de jouer, c’est-à-dire qui le prive de son enfance tout en portant préjudice à sa santé. Selon le Fonds pour l’Enfance des Nations Unies, plus de 150 millions d’enfants seraient employés dans le monde en 2017.

Parmi eux, il y en aurait 12,5 millions en Amérique Latine et plus d’un million âgés entre 5 et 17 ans en Argentine, selon le Barómetro de la Deuda Social (UCA). Ce dernier prend en compte tous les individus âgés de moins de 18 ans. La loi est formelle : le travail des mineurs de moins de 16 ans est interdit. Pour les adolescents dont l’âge est compris entre 16 et 18 ans, le travail est réglementé.

 

 

Activités et risques

Les enquêtes ont porté sur différents secteurs de travail. On note parmi eux le secteur agricole, le cadre domestique, la vente ambulante dans l’espace public ou la récolte des ordures. Ces tâches sont souvent attribuées dépendamment du sexe de l’enfant et sont sources de risques pour le développement et pour la santé des enfants et des adolescents.

L’OIT Argentine liste ces risques. Dans le domaine agricole, les enfants sont exposés aux produits agrotoxiques cause de maladies chroniques, aux risques de blessures dues aux machines et aux outils, aux insolations et aux intoxications. Dans le cas d’un travail domestique intensif, qui concerne majoritairement les petites filles qui doivent s’occuper des enfants plus jeunes, des animaux et/ou des tâches ménagères, l’Organisation Internationale du Travail met en garde contre les risques de blessures, d’accidents, d’intoxications liés à la manipulation de produits ménagers. Selon le schéma propre à chaque enfant, ce contexte peut être sujet à des violences physiques, psychologiques ou sexuelles.

Le travail ambulant et le ramassage des ordures exposent les enfants à des risques d’agressions et d’accidents de la route. Ils sont également plus vulnérables face aux maladies de peau ou aux infections respiratoires. Cependant, la préoccupation majeure des institutions face à ce fléau reste l’échec scolaire et l’arrêt prématuré des études.

 

 

Le 12 juin, la journée mondiale contre le travail des enfants est dédiée à tous ces enfants forcés de travailler alors qu’ils devraient être à l’école.” UNICEF

 

 

 

Le cercle vicieux de la pauvreté

Pour expliquer que ce phénomène soit encore important en Argentine, il faut prendre en compte la réalité socio-économique qui l’explique. On ne peut pas lutter contre le travail des enfants sans changer la structure sociale en soi.

Les enfants qui sont amenés à travailler sont issus d’une classe sociale pauvre. La pauvreté obligent les familles les plus défavorisées à utiliser toutes les ressources laborales de la famille, au détriment du Droit des Enfants. Une deuxième cause qui explique ce phénomène est l’existence du travail informel. Les difficultés d’accès à une bonne éducation rendent les enfants dont les parents n’ont pas les moyens de financer les études susceptibles de travailler. L’instabilité économique chronique du pays ne permet pas aux classes sociales les plus défavorisées de sortir d’un cycle de pauvreté qui les exclut parfois complètement de la société.

L’OIT parle également d’un phénomène de “valorisation positive” du travail des enfants. Certains considèrent que cela serait un mode de préparation pour la vie adulte, légitimant ainsi ce phénomène par la tolérance sociale. Malgré les promesses de lutte contre la pauvreté, le gouvernement de Mauricio Macri n’a pas tenu sa promesse de construire trois mille jardins d’enfants, mesure majeure qui permettrait d’améliorer les conditions de vie des enfants dès le plus jeune âge.

 

 

Aujourd’hui, et malgré la mise en place plus ou moins efficace de politiques publiques, ce fléau est toujours visible au quotidien. L’UNICEF n’a pas pu répondre à nos questions puisque l’association n’est responsable d’aucun programme de lutte contre le travail infantile en Argentine. L’OIT, elle, semble être un acteur primordial de la défense des droits des enfants. Cela reste malheureusement peu efficace et d’autant plus cette dernière année, où le nombre de pauvres aurait augmenté de plus de 2 millions de personnes.

 

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