Littérature – “Il est temps de recycler” par Georges Werner

Littérature – “Il est temps de recycler” par Georges Werner

Le XXème a irradié la nuit. Vents caverneux et voies sans issues figurent sur les tristes pantomimes. Comme une émeute d’été. Le champ des possibles a été écartelé, y laissant pleuvoir un système anarchique même si système tout de même. À l’arbre sans ses racines, on y  fît tellement semblant d’y croire qu’on y crut. Groupes, mouvements, productions artistiques, entre la fluorescence et la phosphorescence des vies, sont devenus braisier, sable, asphyxie. Souffler les flammes originelles de la création revient à demander que serait un Tout sans Rien ? Il suffisait de choisir la place du pendant.

Alors, que nous lègue l’explosion artistique de ce dernier siècle ? Des débris, des déchets, des miettes, des barbelés sur un visage vierge. La société s’en est ravie. Mais pour les autres de ce nouveau siècle, les étincelles se sont ternies entre graisses et gels. Nous mourrons étouffés dans un coucher de soleil. Et le bruit laisse toujours place au silence.

L’art autonome, l’art autarcique est un festin hippique agonisant l’amour. Désormais, le jour existe dans la nuit aussi longtemps qu’il veut. Le plein nous a condamnés au vide, un  somptueux tapis déplié sur un trou de néant. En somme, une aura. Il n’y a plus rien à inventer, plus rien à dire, plus rien à créer. Plus rien que rien. L’ombre sera la dernière plaine des grands brûlés. Il est temps de recycler.

Ces matins nous arrivons sur nos ruines pour que l’éternel cycle réitère sa petite sonate. Le sourire tiède, ligoté comme un masque en terre, nous regardons le monde. Puisque la relation entre l’Homme et le Monde est un trop-plein de réflexions, nous devons changer la nature de cette relation. Aujourd’hui, il faut approcher le monde avec une certaine attention. Vivre avec le regard d’un artiste. Car il y a encore, je crois, une place pour l’approche. Qu’en serait-il si nous laissions le monde s’approcher de nous afin d’y établir naturellement un dialogue mutuel entre destruction et protection. Que serait approcher le Monde suffisamment vaste pour nous satisfaire. Le faire deviendrait alors un voir sous toutes ses déclinaisons : un regard, une admiration, une contemplation, une vue, un aveuglement. L’art saurait être la tension effective entre les hommes et leurs mondes si simples, complets et profonds qu’ils soient dans leurs fragmentations. Ces humbles opérations satisferaient n’importe quelle attention.

Il est dit de l’artiste qu’il est l’homme qui regarde le monde autrement et qu’il est celui qui cherche la vérité. Aujourd’hui, il doit être un observateur, le médiateur, un doigt tendu. Travailler, ne plus créer. Il doit se souvenir qu’un pas est un pas et que nous devons fracturer, fragmenter le réel du monde pour s’approcher, par une fente, de la vérité. L’œuvre, fragment isolé abritant dans son sein la source éternelle et infinie d’attention, doit comporter le Monde et ses essences. Le moins fait le plus. Et c’est en extrayant les choses qu’on les voit. Il ne doit donc plus chercher à avancer, et heureusement. Il doit ouvrir le monde avec un suspens, une inhalation chronique, un printemps frais dans un automne doré.

Il est aux sciences de nous repartager une part de nature, de réel. Et, ensemble, de faire que les paumes mal-en-point deviennent improductives. C’est à nous deux de vider l’art et d’en dissoudre l’abstraction dans une contemplation infinie qui deviendrait, je l’espère, l’anti-clone de la saturation. Tant que la vie sera morte, il faudra chercher dans le coma le suspens du calme de la mort et du geste de la vie. Il est tard pour une contre-abstraction.

Il faut oublier l’innovation. De nouveaux médiums permettent d’accéder à la simple essence, véritable puit des choses. L’art peut être le moyen le plus direct vers la vérité s’il refuse la contingence et traverse une réalité abstraite par le superflu. Il y a une réalité menant à deux vérités : la nature et l’objet. La recherche de vérité – incluant la justesse et la justice – est le pont de la modernité vers l’art des passés. Nous arrivons à l’ultramoderne. Retenir, enregistrer, conserver, admirer, collecter, médiatiser : nous devons rééduquer nos rapports.

 

Texte : Georges Werner

Photographie : Samuel Pin

 

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