Suicide d’Alan Garcia, l’effondrement d’une classe politique

Suicide d’Alan Garcia, l’effondrement d’une classe politique

Crédits photos : AFP. / De gauche à droite : P. Kuczynski, A. Fujimori, A. Toledo, A. Garcia, O. Humalla, 5 anciens présidents dans la tourmente

Mercredi 17 avril 2019, Alan Garcia, leader historique du parti péruvien APRA et deux fois président en 1985 et en 2006 se suicide d’une balle dans la tête à son domicile. Quelques instants plus tôt, la Police Nationale Péruvienne (PNP) et la Fiscalia (Police Judiciaire) s’étaient présentées chez lui pour procéder à son arrestation préventive dans le cadre de l’affaire Odebrecht.

Inattendu malgré un contexte de scandales politiques et judiciaires riches en rebondissements, le geste de l’ancien président est loin d’être anecdotique. La mort d’Alan Garcia représente un point culminant du scandale Odebrecht qui ébranle tous les dirigeants politiques de l’Amérique Latine. C’est également le glas d’une classe politique et judiciaire péruvienne en fin de course. Avec cinq anciens chefs d’état en disgrâce, dont deux sont en prison et l’un en cavale aux Etats-Unis, l’ensemble du Conseil National de la Magistrature destitué par le Congrès et la principale figure d’opposition risquant vingt ans de prison pour organisation criminelle, le suicide retentissant de l’ancien président péruvien signe la fin d’une génération au pouvoir depuis le début des années 80.

El Caballo loco, une figure historique de la politique péruvienne

Alan Garcia est la figure politique qui trame l’histoire récente du Pérou depuis le début des années 80. Les rebondissements de sa vie vont donner le ton à quatre décennies d’exercice du pouvoir dans un pays où répression violente, corruption banalisée et règlements de compte judiciaires font partie de l’ADN de la vie politique. Personnalité emblématique du mouvement apriste du Pérou (APRA), il accède à la présidence pour la première fois en 1985. Il est battu à l’élection suivante par Alberto Fujimori, qui dirigera le pays de manière autoritaire jusqu’en 2000. Au moment du coup de force militaire en 1992, Fujimori envoie l’armée prendre d’assaut la maison de son rival. Alan Garcia s’échappe de manière rocambolesque par les toits avant de réclamer l’asile politique à la Colombie. Il s’exile ensuite en France où il poursuivra ses études à la Sorbonne et se liera avec la famille de Francois Mitterrand. La justice péruvienne met en cause sa responsabilité dans la répression sanglante d’une mutinerie dans une prison en 1986.  Poursuivi par un mandat d’arrêt, il restera en France jusqu’en 2000, année de la prescription de l’affaire.

L’opinion publique péruvienne est partagée sur son cas pendant son exil, mais son retour au Pérou pour les élections de 2001 joue en sa faveur et il crée la surprise en accédant au second tour. Battu par Alejandro Toledo, il sera finalement réélu en 2006. Il cède la place à son ami Ollanta Humalla qui sera le premier président à être impliqué publiquement par Marcelo Odebrecht dans l’affaire de corruption. La fin de sa deuxième présidence est marquée par l’affaire Odebrecht dans laquelle cinq de ses anciens ministres sont cités. Lui-même est mentionné dans l’affaire des Panama Papers. Prudent face à la houle médiatique et judiciaire, il s’installe en Espagne après son retrait du pouvoir en 2011. En 2018, son nom revient dans l’affaire Odebrecht et son retour d’Espagne est réclamé par la justice péruvienne. Une décision d’interdiction de sortie du territoire lui est imposée. Il cherche alors refuge à l’ambassade d’Uruguay, demande qui sera déboutée. Acculé par la justice qui vient l’arrêter à son domicile à Lima, il met fin à ses jours d’une balle dans la tête dans son bureau.

Dans la lettre qu’il laisse derrière lui, il affirme refuser par son geste l’humiliation de la prison préventive. Personnage haut en couleurs et connu pour son impulsivité (qui lui valut le surnom de Caballo loco dans le pays andin) il laisse un souvenir mitigé, entre coups d’éclat politiques et zones d’ombre de la justice. Si le pays lui doit une plus grande influence sur la scène internationale (avec notamment l’élection de Javier Perez De Cuellar au poste de Secrétaire Général de l’ONU de 1982 à 1991), l’ombre de la corruption plane sur sa carrière comme, il faut le reconnaître, sur l’ensemble des acteurs politiques péruviens qui lui ont succédé.

Odebrecht, un scandale de corruption tentaculaire et international

Le scandale qui éclate au grand jour en 2016 est loin de se limiter à l’ancien président péruvien. Les révélations qui s’accumulent depuis trois ans éclaboussent l’ensemble des décideurs politiques de premier plan dans toute l’Amérique latine. L’entreprise brésilienne Odebrecht, qui opère dans les secteurs du BTP, de la pétrochimie et dans les transports, aurait versé entre 2001 et 2016 près de 788 millions de dollars à des dirigeants politiques en échange de l’obtention de marchés publics divers dans plusieurs pays d’Amérique latine et de législations favorables à l’entreprise. Il s’agirait au total d’une centaine de projets répartis dans 12 pays, dont 10 en Amérique du sud. Les premières exactions remontent à l’année 2003 pour des projets localisés au Brésil. Odebrecht se tournera ensuite vers le Pérou en 2005, au moment de la campagne pour l’élection présidentielle qui sera remportée par… Alan Garcia. Suivront ensuite en 2006 l’Angola et le Venezuela, lequel occupe la première place des pays victimes de ce réseau brésilien de corruption.

L’affaire ébranle toute l’Amérique latine depuis que Marcelo Odebrecht, dirigeant de l’entreprise arrêté en 2015 dans le cadre de l’opération Lava Jato, accepte de dévoiler le nom des bénéficiaires des pots-de-vin. A sa suite, 77 cadres de l’entreprise entament progressivement une collaboration avec la justice. Parmi les projets mentionnés par les collaborateurs d’Odebrecht à la justice, on retrouve un contrat signé entre les présidents Sarkozy et Lula en 2008 d’un montant de 6,7 milliards de dollars pour un transfert de technologie dans le cadre de la vente de sous-marins nucléaires. Une enquête préliminaire a été ouverte par le PNF (Parquet National Financier) pour corruption d’agents publics étrangers. En 2017, le Brésil a accueilli une délégation du PNF pour étudier les possibilités d’enquêtes conjointes pour des soupçons de corruption intéressant les deux pays.

En Argentine, le volume évalué des « paiements parallèles » et des rétrocommissions se monte à 35 millions de dollars, ce qui la place au 6e rang des pays impliqués. Odebrecht ouvre une dizaine de projets dans le pays entre 2007 et 2014. En 2008, l’entreprise brésilienne obtient le contrat relatif à la construction de la ligne ferroviaire Sarmiento dans la province de Buenos Aires. Le projet est partagé notamment avec  IECSA (société dirigée par Angelo Calcaterra, cousin de Mauricio Macri) et deux autres entreprises. Cependant, les fonds manquent et le projet est bloqué pour une durée indéterminée.

En 2013, le gouvernement brésilien débloque 1.500 millions de dollars pour permettre la reprise du projet. Marcelo Odebrecht rencontrera alors la présidente argentine Cristina Kirchner en juillet, puis en août en compagnie du ministre argentin De Vido. Les éléments en possession de la justice brésilienne révèlent des négociations pour des accords de paiements parallèles entre Odebrecht et certains acteurs du kirchnerisme, en particulier Roberto Baratta, bras droit du ministre De Vido. Des rencontres avec des fonctionnaires du gouvernement de Macri sont également actées par la justice après les élections. Pour sa part, l’entreprise IECSA s’est désolidarisée rapidement du projet après les révélations d’Odebrecht en 2016. Sa collusion éventuelle dans le financement du projet reste à prouver, même si 3 millions de dollars d’actifs sont saisis par la justice. En revanche, de nouveaux soupçons se reportent sur le président Mauricio Macri depuis qu’une investigation approfondie révèle ses liens avec l’entrepreneur brésilien. En 1998, il crée le Grupo Macri, qui s’associe à Odebrecht dans le fonds d’investissements Blackwood. Dans son enquête, le journaliste Horacio Verbitsky apporte des précisions sur les différents partenaires d’Odebrecht dans le groupe Blackwood et qui appartiennent tous (à une exception près) au Grupo Macri. Cependant, aucune enquête judiciaire n’a encore officiellement mis en cause le président argentin. 

Bien qu’il n’arrive qu’en 8e position du point de vue des volumes financiers engagés par le pétrolier brésilien (US$ 29 millions contre US$ 35 pour l’Argentine), le Pérou est le pays le plus nettement impacté par ce scandale. Les accords parallèles avec Odebrecht remontent à 2005, ce qui en fait la plus ancienne terre de corruption du géant brésilien. Les affaires évoquées impliquent quatre anciens chefs d’état ainsi que la principale figure d’opposition, Keiko Fujimori, fille de l’ancien dirigeant autocrate Alberto Fujimori. Les affaires de corruption n’ont pas seulement mis hors-circuit les dirigeants politiques de tous bords. Les révélations dans le cadre de l’affaire des « conversations téléphoniques » ont conduit à la destitution de l’ensemble du Conseil National de la Magistrature en 2018. En plus de l’appareil politique, c’est également toute la crédibilité des juges qui s’effondre dans le pays. Après la démission du président Pedro Kuczynski en 2018, Martin Vizcarra assure l’interim avant d’être confirmé par les urnes à la tête du pays. Bénéficiant de la confiance de la population et d’une relative sympathie à son égard, il s’inscrit actuellement dans le sens de la population qui exprime un rejet violent de la corruption systémique. 

Suicide, prison préventive, corruption systémique, la population péruvienne agitée par les débats

Le suicide d’Alan Garcia ne laisse personne indifférent au Pérou. De l’authenticité de sa lettre de suicide à la préméditation de son geste en passant par la valeur de l’acte, le thème est omniprésent dans les conversations comme dans les éditoriaux. On notera que la lettre laissée par l’ancien chef d’état ne plaide pas directement pour son innocence mais pour la fierté de ses missions accomplies et « le mépris dans lequel il tient ses ennemis ». Le débat agite les péruviens et certains considèrent qu’il s’agit d’un acte de courage face à une justice corrompue et d’autres au contraire d’un acte de lâcheté face à une sentence inévitable. D’une manière générale, l’opinion publique qui tient en faible estime les anciens dirigeants, en particulier dans le contexte de corruption généralisée, n’accorde aucune amnistie de principe au cadavre de l’ancien dirigeant. Ses anciens opposants, sous couvert de respect du défunt et de sa mémoire, tirent à boulets rouges sur tous les fronts. Entre bilans politiques désastreux, honnêteté douteuse, refus récurrents d’affronter la justice et héritage social contestable, les ouvertures ne manquent pas. En face, les sympathisants –à distance souvent respectueuse- regrettent un geste qui l’empêche d’affronter la justice et de lutter pour sa défense. Les années d’exil en France et sa résidence en Espagne ne plaident pas en sa faveur. 

Prison préventive pour tous ?

Le jeu du chat et de la souris qui résume l’histoire d’Alan Garcia et de la justice péruvienne peut même être considérée comme une tradition de ce pays. Alberto Fujimori avait fui le pays en 2000 après la contestation de sa réélection. Réfugié au Japon, il se présente aux élections sénatoriales bien qu’Interpol ait émis une notice rouge à son encontre pour meurtre, kidnapping et crime contre l’humanité. Egalement recherché par Interpol, l’ex-président Alejandro Toledo est toujours en cavale aux Etats-Unis qui refusent de l’extrader vers le Pérou. On comprend donc la législation péruvienne qui frappe d’interdiction de sortie du territoire et de peines de prison préventive de trois ans les personnes mises en cause dans les affaires de corruption politique.

Le 19 avril dernier, seulement deux jours après le décès d’Alan Garcia, l’ancien président PKK, agé de 80 ans et interné depuis une semaine dans une clinique privée de Lima pour problèmes de coeur, a été condamné à trois ans de prison préventive, décision qu’il a demandé à être commuée en assignation à résidence, invoquant son âge comme obstacle à toute tentative de fuite à l’étranger. Sa fille, elle, a qualifié la décision de justice de « sentence de mort » à l’encontre de son père.

Keiko Fujimori, chef du parti d’opposition Fuerza Popular et fille du président autocrate, a elle aussi écopé de trois ans de détention préventive en novembre dernier. Candidate malheureuse aux deux dernières élections présidentielles, elle avait obtenu 40% des suffrages au premier tour mais s’était heurtée à un barrage qui n’est pas sans rappeler le « front républicain » des élections françaises. Elle est accusée de diriger une organisation criminelle d’influence et de corruption au sein de son parti et risque 20 ans de prison. Son père, Alberto Fujimori, en prison depuis 2002 pour crime contre l’humanité et corruption, avait été gracié par le président Kuczynski en 2017 avant de voir son amnistie annulée par la Cour Suprême de Justice. Hospitalisé, il avait littéralement imploré la justice et l’opinion sur les réseaux sociaux de ne pas le « condamner à mort ». Il occupe de nouveau ses quartiers de détention depuis le 24 janvier 2019, lesquels avaient déjà fait l’objet d’un scandale pour leur luxe insolent.

Seul Ollanta Humalla, qui avait succédé à Alan Garcia à la tête du pays en 2011, garde la tête hors de l’eau. Premier mis en cause dans l’affaire Odebrecht –alors que les accords avaient précédé son mandat- il abrège sa peine de prison préventive grâce à un Habeas Corpus et reste depuis en marge des investigations. La rapidité avec laquelle il fut mis en cause alors que peu de chefs d’accusation sont susceptibles de lui être reprochés en fait une figure de bouc émissaire, permettant de protéger d’autres dirigeants des premières salves d’accusation de corruption. 

Sous la pression des différents groupes parlementaires, le président Vizcarra a abordé la question de la prison préventive pour les dirigeants politiques dans le cadre de la lutte anti-corruption. Elle est dénoncée par certains comme une sanction abusive qui ne tient pas compte de la présomption d’innocence et porte atteinte à l’honneur des personnes mises en cause. D’autres lui reprochent d’être un instrument au service des rivalités politiques, permettant d’écarter les adversaires gênants. Dans certains cas, on y voit même une peine capitale déguisée pour les suspects les plus agés. Il s’agit néanmoins des arguments avancés par les partisans. L’opinion publique, de son côté, y voit une tentative des principaux intéressés de réduire les risques qu’ils encourent.

S’il se soustrait par son geste à l’humiliation de la prison préventive, Alan Garcia ne peut en revanche empêcher la justice de suivre son cours. La justice péruvienne accuse des collaborateurs et proches du défunt de former une organisation criminelle orchestrée par Alan Garcia et Enrique Cornejo, l’un de ses anciens ministres. Les membres de cette présumée organisation, parmi lesquels des dirigeants de l’entreprise Petroperu, la plus importante société péruvienne du secteur pétrochimique. 

Face à la succession d’emprisonnements qui frappe les dirigeants des partis de tous bords et la destitution en masse des juges, peut-on parler alors du remplacement d’une ancienne classe politique corrompue par une nouvelle génération plus saine ? Rien n’est moins sûr. Le système n’a été purgé que des éléments concernés mais n’a pas été véritablement transformé. Le système politique péruvien est générateur de corruption, on peut donc s’attendre à une certaine continuité, avec de nouveaux visages. Néanmoins, avec le raz-de-marée Odebrecht, l’ensemble d’une génération au pouvoir depuis plus de 30 ans est définitivement balayée. 

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