Sécurité alimentaire et agriculture, une équation bancale ?

Sécurité alimentaire et agriculture, une équation bancale ?
Photographie : Le marché de San Telmo est un incontournable où il est possible d’acheter des produits frais – ElCarretero

 

L’accord signé par les membres du G20 promet une meilleure coopération des États en terme de sécurité alimentaire. L’augmentation prévisionnelle de la démographie mondiale à 9,8 milliards d’individus d’ici 2050 fait de l’alimentation un défi central de notre époque. En Argentine, la Constitution garantit implicitement le droit à la sécurité alimentaire pour tous ses citoyens dans l’indice 22 de l’article 75. Cependant, l’écart entre la loi et la réalité semble évident à l’heure où une nouvelle polémique éclate : les producteurs locaux de l’association UTT ont en effet été réprimés vendredi dernier sur la Place Constitution, alors qu’ils vendaient leurs fruits et légumes à prix coûtant.

 

Les petits producteurs à l’épreuve 

La presse de gauche ne cesse d’en parler depuis vendredi. Le 15 février, alors qu’ils vendaient leurs produits devant la gare de Constitution, les membres de l’UTT, l’Union des Travailleurs de la Terre, ont été chassés par la police municipale. Au mois de janvier, le gouvernement de la ville dirigé par Horacio Rodríguez Larreta avait retiré à cette coopérative l’autorisation d’organiser des marchés dans la ville. La Direction de l’Espace Public, à l’origine de cette interdiction, a considéré que le coût de nettoyage après la tenue de ces marchés était trop élevé. Pour Nahuel Levaggi, membre de la UTT, dont les propos ont été recueilli par le journal Página 12, “il est inadmissible que le même gouvernement qui génère une situation de crise à cause de laquelle les gens rencontrent des difficultés pour se nourrir interdise à une organisation populaire d’apporter des aliments sains et à bas prix.”

 

“92% de la valeur de la production des petits producteurs se fait avec les oléagineux, l’élevage des bovins, les céréales, les légumes verts et les fruits”

 

L’Union des Travailleurs de la Terre est une coopérative qui rassemble des petits producteurs originaires de la périphérie de Buenos Aires, de La Plata et d’autres provinces d’Argentine. Elle vise à défendre les conditions de travail des petits producteurs qui sont très peu propriétaires de leurs terres et de plus en plus soumis aux caprices du climat (inondations, fortes pluies). Ces producteurs défendent une agriculture plus respectueuse de l’environnement en limitant ou supprimant l’utilisation de produits chimiques. Ils considèrent que les plus défavorisés doivent avoir accès à des fruits et légumes à des prix abordables. Selon un document de la DDA (Direction de Développement Agricole), les petits producteurs représentaient 19,2% de la production agricole en Argentine en 2002. Ils occupent une place importante dans plusieurs domaines : “92% de la valeur de la production des petits producteurs se fait avec les oléagineux, l’élevage des bovins, les céréales, les légumes verts et les fruits”, entre autres.

 

À quoi ressemble l’agriculture en Argentine ?

Le secteur agricole est le moteur de l’économie argentine. Selon un article du journal ElEconomista, basé sur une étude de 2016 réalisée par la FADA (Fundación Agropecuaria para el Desarrollo de Argentina), “la production du secteur agricole argentin génère : 7 dollars sur 10 par exportation ; 1 poste de travail sur 6 ; 1 dollar sur 10 de recette fiscale et 1 dollar sur 10 de PIB.” Selon un autre article du journal ElCronista, “plusieurs analystes soutiennent que le secteur agricole représente 20% du PIB en terme direct et indirect.” Cela concernerait près de “400 000 entreprises (…) en plus de générer de 30 à 35% des emplois du pays.”

L’Argentine est un géant de la production agricole mondiale. Près de 28,4% de ses exportations proviennent de la production agricole, seulement sur des produits tels que le soja, le maïs et l’huile. L’Argentine est leader dans l’exportation de soja, et vend à l’extérieur du maïs, du blé, de la viande de boeuf, de l’huile de tournesol, du vin, du lait en poudre ou encore du tabac.

Mais l’Argentine dispose surtout d’un potentiel agricole énorme. Les superficies et les différents climats présents dans le pays permettent de mettre en place une production agricole variée et à grande échelle. Le gouvernement de Mauricio Macri aura profondément réformé le secteur agricole : en levant les taxes et les restrictions sur les exportations, l’agriculture industrielle a pu se développer. N’étant plus limité sur les cuotas de production, l’objectif est d’accroître davantage la productivité d’ici 2025.

L’activité agricole se développe dans trois zones : la zone tempérée, la zone subtropicale et la zone aride. La zone tempérée se situe dans la province de Buenos Aires et dans la Pampa où le climat permet de cultiver des céréales, des légumes, des fruits, des fleurs et de faire de l’élevage. La zone subtropicale inclut les territoires du nord-est argentin, comme les provinces de Misiones et Corrientes, du centre-nord comme la province de El Chaco et Santiago del Estero et du nord-ouest comme Tucumán. On y cultive la yerba maté, du thé, du coton, des fruits et des légumes, des céréales, de la canne à sucre, du tabac, du citron et du raisin. La zone aride occupe 75% du territoire argentin et s’étend sur les provinces de Mendoza, La Rioja et San Juan. On y cultive des vignes principalement, l’Argentine étant le cinquième producteur mondial de vin.

 

Le défi alimentaire et la nécessité de voir à long terme

 

” La première condition pour avoir une agriculture performante, c’est la stabilité politique.” Sébastien Abis

 

Le défi de l’alimentation doit être accompagné d’une stratégie à long terme. L’Argentine rencontre, par exemple, des difficultés pour commercer ses céréales transgéniques : son principal partenaire, le Brésil, refuse d’acheter du blé modifié. Cela reflète un problème majeur dans le monde agricole aujourd’hui : l’agriculture est devenue une industrie à grande échelle à laquelle se confrontent l’éthique et la santé publique. Il faut trouver la juste équation entre agriculture, industrie, éthique et sécurité alimentaire, surtout dans des débats sur des sujets tels que les OGM, le glyphosate, les conditions de travail ou la déforestation.

À l’échelle internationale, agriculture et développement durable apparaissent comme un enjeu essentiel pour faire face à la hausse de la population mondiale. Les pays doivent, pour cela, s’adapter au nouveau schéma économique qui en découle. La démographie et sa structure sociale sont en train de changer. D’ici 2050, la classe moyenne mondiale sera transférée de l’Occident où elle est aujourd’hui majoritaire vers l’Afrique et l’Asie, les deux principales puissances démographiques en devenir. De fait, ces nouveaux marchés, en demande croissante, vont devenir des marchés de consommateurs et les pays devront multiplier leurs partenaires commerciaux afin de vendre leurs productions.

L’Amérique latine pourrait devenir un acteur important en tant qu’exportateur à ce “nouveau monde”. L’Argentine, mais aussi le Brésil, ont tout intérêt à diversifier leurs cultures et leurs partenaires afin de développer leurs économies. Cela explique la visite d’Etat de Mauricio Macri en Asie, passé par l’Inde et le Vietnam, deux marchés au potentiel grandissant pour le pays. Les deux pays représentent 6% chacun des ventes de l’Argentine, autant dire des marchés que le gouvernement argentin a envie de développer pour solidifier et pérenniser les collaborations.

 

Les États devront également mettre en place des stratégies politiques et agricoles à long terme afin de repenser leurs systèmes. Cela est nécessaire pour faire face à la transition écologique mais aussi pour revaloriser le travail des agriculteurs et des petits producteurs, trop peu soutenus partout dans le monde. Pour le chercheur Sébastien Abis, chercheur à l’IRIS, “la première solution pour avoir une agriculture performante, c’est la stabilité politique.” C’est aussi la mise en place d’une politique stable, en terme d’agriculture et de sécurité alimentaire.

 

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