Littérature – Saint-Exupéry et Mermoz, les plumes de la Croix du Sud

Littérature – Saint-Exupéry et Mermoz, les plumes de la Croix du Sud
Photographie : La Croix du Sud, un Latécoère 300, fut le dernier avion de Jean Mermoz, un hydravion avec lequel les pilotes de la jeune Air France acheminaient le courrier jusqu’en Amérique – Source libre

 

“A 10 heures 47 et comme la Croix du Sud se trouvait à 800 kilomètres environ de la côte, le poste de Dakar reçut de l’hydravion ce commencement de message : 

“Coupons moteur arrière droit…”

L’émission s’arrêta net.” 

 

Ça s’est passé le 7 décembre 1936. Ce jour-là, la France perdait son plus bel oiseau et le monde son plus fidèle chevalier. Joseph Kessel écrira deux ans plus tard ce que ses amis ne voulurent pas croire : à l’aube de ses 35 ans, Mermoz n’était plus. Il donnerait plus tard son nom au lycée français de Buenos Aires, ville dans laquelle il vécut plusieurs années.

Parti avec son équipage, Jean Mermoz mettait le cap sur l’Océan en direction de Natal, au Brésil. Cette route, celle de l’Amérique du Sud, le jeune pilote l’avait longtemps rêvée. La carte aérienne du continent, il l’a presque dessinée seul, il en aura parcourue tous les chemins, tous les climats, toutes les étoiles. Il a ouvert la voie à l’Aéropostale qui compta parmi elle les pilotes les plus illustres de France, dont cet ami rencontré dans le désert sur la ligne Casablanca-Dakar, un certain Antoine de Saint-Exupéry.

 

La vocation du ciel

Contrairement à Saint-Exupéry, Jean Mermoz découvre sa vocation sur le tard, après s’être rêvé artiste. C’est à l’armée que le jeune homme découvre sa passion pour les avions. Engagé en Syrie, il survole pendant plus d’un an et demi le désert. De retour au pays, sans le sou à Paris où il est seul, Mermoz tente par tous les moyens d’intégrer une compagnie aérienne. Malgré cette période où il connut la faim et la tristesse, il est appelé à la base de Toulouse-Montaudran par la compagnie Latécoère, qui relie Toulouse à Casablanca.

Mermoz passera six mois dans les hangars, presque sans voler. Le directeur d’exploitation de la compagnie, Didier Daurat, considère que les pilotes doivent d’abord comprendre la mécanique de leurs machines. Et l’on comprend pourquoi. Jean Mermoz volera en Espagne, survolant Barcelone, Alicante, Malaga et Gibraltar puis le Maroc, de Tanger jusqu’à Casablanca, à bord de Breguet 14 abîmés par la guerre et avec lesquels chaque vol se termine en drame ou en épopée.

Antoine de Saint-Exupéry fait son baptême de l’air à 12 ans. Il sait déjà qu’il veut devenir pilote. Refusé à l’Ecole Navale, il s’inscrit à l’école des Beaux-Arts. Il reprendra le chemin des pistes pendant son service militaire. C’est à Strasbourg dans l’armée de l’air qu’il apprend à piloter. En 1926, il est recruté par la compagnie Latécoère, dont les lignes s’étendent à présent jusqu’à Dakar. Il est nommé chef d’escale à Cap Juby dans le sud du Maroc. Il y rencontre Jean Mermoz et une profonde amitié s’éveille entre les deux hommes. Le roman Courrier Sud naît de cette période et est publié en 1929.

 

L’amitié et les mots

La passion du ciel n’est pas le seul lien qui unit les deux explorateurs. Les lettres aussi, au sens propre comme au sens figuré. Le courrier, ce pourquoi les avions volent, sera toujours considéré comme sacré par les pilotes qui ne se permettent aucun retard. Mermoz maintient une correspondance passionnée avec sa mère à qui il raconte son métier et ses ressentis. Plus jeune, lorsque sa mère et lui vivaient à Paris à côté d’un atelier d’artiste, Mermoz lisait de la poésie. Baudelaire et Verlaine nourrissaient cet esprit libre qui ne demandait qu’à s’épanouir. Saint-Exupéry lui lira ses ébauches, lorsqu’ils se retrouveront ensemble dans le désert marocain, menacés par les Maures, ou plus tard en Amérique du Sud.

 

“Soudain, Saint-Exupéry demandait : 

– Dites-moi, Mermoz, sur la Cordillère, est-ce bien cela qu’on éprouve ?

Il se mettait à lire ce qu’il avait dissimulé. Et Mermoz s’étonnait d’entendre ce que, à haute voix, il ne savait pas exprimer.

Saint-Exupéry avait commencé d’écrire Vol de nuit.”  Mermoz – J.Kessel (p449)

 

C’est un peu honteux qu’Antoine de Saint-Exupéry arpentait l’escadrille, ses feuillets sous le coude. Les lettres sont indissociables de cet aviateur-écrivain. Il est l’un des premiers écrivains à avoir abordé le thème de l’aviation en littérature, après Joseph Kessel qui publie L’équipage en 1923. Les deux auteurs retranscriront dans leurs ouvrages les détails du métier de pilote, ses paysages à couper le souffle, son adrénaline quotidienne, son addiction progressive. C’est un métier de la nature, un métier mécanique, qui demande un courage parfois irrationnel, un sang-froid à toute heure, une vitalité surhumaine.

Mais l’essentiel c’est surtout l’amitié qui se créé entre les hommes, l’abnégation absolue envers les camarades et le courrier. Au gré des accidents, les compagnons remuent ciel et terre pour retrouver les équipages en détresse. À plusieurs reprises Mermoz a recueilli ses compères, parfois vivants, parfois pas, dans le désert criblé de balles par les Maures ou dans les couloirs intraitables de la Cordillère des Andes. Ces liens qui unissent les hommes du ciel, voilà peut-être la force intrinsèque du Petit Prince.

 

La conquête du sud

Jean Mermoz arrive à Buenos Aires en décembre 1927, après avoir débarqué en Amérique du Sud, émerveillé, quelques jours plus tôt. Le jour de son anniversaire, le 9 décembre, il réalise son premier courrier Rio de Janeiro-Buenos Aires.

 

“Ce fut en jeune chef qu’il atterrit dans les premiers jours de décembre sur le terrain militaire de Palomar, le seul qui fût utilisable dans les environs de Buenos-Ayres.” Mermoz – J.Kessel (p323)

 

 

À partir de ce jour, il travaillera comme un acharné. Il initie le vol de nuit avec la ligne Buenos Aires-Rio. Il conquiert les Andes dans lesquelles il manque de s’écraser en soutenant l’avion avec son dos, après être sorti de l’appareil lancé à pleine vitesse dans une pirouette surhumaine. Il survit à cette chaîne de montagne qui n’a pas réussi à l’engloutir malgré deux jours passés à réparer son avion aux côtés de son ami et mécanicien de bord Collenot, sous -40 degrés. Il trace les routes du sud, Buenos Aires-Mendoza-Santiago du Chili, longe la côte allant de la capitale argentine en passant par l’Uruguay jusqu’à la pointe nord du Brésil. Il survole la forêt du Paraguay, les montagnes de la Bolivie et du Pérou, ramenant des animaux à défaut d’étoffes aux couleurs de la Syrie de ses premières années.

 

 

 

Antoine de Saint-Exupéry arrivera deux ans plus tard, en 1929. Il est assigné à l’Aeroposta Argentina sur la ligne Bahia Blanca-Rio Gallegos. Il encre son amour pour la Patagonie dans son roman Vol de nuit, publié en 1931.

“C’est beau de partir la nuit. On tire sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard on renverse le paysage face au Nord.” Vol de nuit – Saint-Exupéry

 

Il a pour mission de développer les lignes aériennes qui vont jusqu’en Patagonie, et d’y assigner le courrier qui arrive d’Europe. Il effectue également des vols de reconnaissance et d’exploration en Terre de Feu, au bout du monde. À Buenos Aires, il vivra dans l’immeuble de la Galeria Guemes et rencontrera l’écrivain salvadorienne Consuelo Suncin, qui deviendra sa femme.

 

 

 

Deux disparitions tragiques et mystérieuses

Dans la nuit du 6 au 7 décembre, Mermoz et son équipage se préparent pour la traversée de l’Atlantique à la base de Dakar-Ouakam. Le second pilote Alexandre Pichodou est appelé, Cruvelhier est à la radio, Ezam embarque en tant que navigateur accompagné du mécanicien naviguant Lavidalie. Leur ami Henri Guillaumet, grand pilote basé à Dakar, regarde s’envoler l’hydravion. Vers 6 heures du matin, l’avion est de retour à la base suite à un problème technique survenu sur l’une des quatre hélices. Après une brève réparation, l’aéronef repart. À 10h47, il émet son dernier message radio. L’hypothèse la plus probable pour expliquer l’accident serait de penser qu’une hélice s’est décrochée de l’appareil, percutant le fuselage et entraînant l’avion dans un choc avec l’eau, distancée d’à peine quelques centaines de mètres d’altitude. L’avion ne sera jamais retrouvé. Après avoir perdu tant d’amis et de compagnons dans la conquête du ciel, c’était au tour de Mermoz de disparaître. Saint-Exupéry rend hommage à son ami dans un audio conservé par l’INA.

 


https://www.ina.fr/audio/P11133714

 

Huit années plus tard, à peine le temps d’écrire l’un des plus beaux livres de la littérature française, Saint-Exupéry s’abîme en Méditerranée. Il ne reviendra jamais de la mission de reconnaissance qui lui est confiée le 31 juillet 1944, alors qu’il était encore interdit de vol quelques semaines auparavant. Sa santé avait été sérieusement fragilisée à la suite de graves accidents. En 1935, il tente de battre le record Paris-Saïgon mais il s’écrase dans le désert. En 1938, il tente de relier New-York à la Terre de Feu. Il échoue et est gravement blessé. Au matin du dernier jour de juillet, il décolle de Corse en mission près des côtes françaises mais son avion est abattu par l’aviation allemande. Son Lockheed P-38 sombre dans la mer. Sa gourmette sera retrouvée dans une calanque marseillaise par un pêcheur en 1998. C’est à titre posthume que Le Petit Prince sera publié en France en 1946.

 

Le 7 décembre est un jour d’hommage à un grand pilote, à celui qui bien avant nous, aura traversé l’océan Atlantique et son frénétique Pot au Noir. Rêvant d’aventures et d’ailleurs, ne lésinant jamais sur le courage et fidèle ami de ses compagnons, Jean Mermoz n’aura jamais écrit. Joseph Kessel et Antoine de Saint-Exupéry l’auront fait pour lui.

 

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