Parler plusieurs langues, qu’est-ce que ça change ?

Parler plusieurs langues, qu’est-ce que ça change ?

Photographie : Illustration – ElCarretero

 

Le bilinguisme est un phénomène linguistique qui fascine beaucoup. Il est pourtant relativement banal dans le monde d’aujourd’hui où un peu plus de la moitié de la population mondiale est bilingue ou polyglotte. 1 français sur 3 parlerait plus d’une langue et l’Argentine est un des pays d’Amérique latine à maîtriser le mieux l’anglais, tout en abritant un nombre important de locuteurs ayant pour langue maternelle le guaraní.

 

C’est quoi être bilingue ?

Il est difficile de définir le bilinguisme puisqu’il ne se réfère pas à une science exacte. Dans les premiers travaux réalisés sur le sujet dans les années 30, on considère un peu sévèrement que le bilinguisme est “la maîtrise de deux langues comme si elles étaient des langues maternelles” (Leonard Bloomfield). Dans les années 60, un autre linguiste américain, John Macnamara, s’oppose à cette conception : pour lui, une personne bilingue est une personne qui maîtrise l’une des quatre habiletés linguistiques à savoir la compréhension orale, la compréhension écrite, la production orale et la production écrite, dans une langue autre que sa langue maternelle.

Sophie Babault, maître de conférences en Sociolinguistique à l’Université de Lille, préfère se situer entre ces deux définitions pour expliquer le bilinguisme :

 

“Le modèle monolingue n’est pas efficace pour décrire le bilinguisme. Le bilinguisme ce n’est pas la somme de deux monolinguismes, c’est une compétence globale adaptée aux différentes situations dans laquelle un locuteur va se trouver.” 

 

 

À ce titre, il existe différents types de bilinguisme. Les chercheurs en dénombrent deux principaux : le bilinguisme précoce et le bilinguisme tardif. Dans le bilinguisme précoce, il y a deux sous-divisions : le bilinguisme précoce simultané et le bilinguisme précoce consécutif. Le bilinguisme précoce est la situation où un enfant apprend deux langues et cela très jeune. À l’inverse, le bilinguisme tardif est celui où un individu apprend une langue à l’adolescence ou à l’âge adulte. En général, on parle de bilinguisme tardif lorsque la langue est apprise après l’âge de 7 ans.

Le bilinguisme précoce simultané désigne habituellement la situation d’un enfant qui apprend deux langues en même temps, dès la naissance, dans le cas où ses parents seraient de deux nationalités différentes par exemple. Le bilinguisme précoce successif désigne la situation d’un enfant qui a déjà partiellement acquis une première langue et en apprend une deuxième tôt durant l’enfance, par exemple parce qu’il déménage dans un pays où la langue utilisée n’est pas sa langue maternelle. Le bilinguisme tardif est un bilinguisme consécutif, qui se produit après l’acquisition de la première langue. La deuxième langue est donc apprise à partir de la première.

 

 

Qu’est-ce que cela change pour le cerveau ?

Concrètement, que se passe-t-il dans le cerveau lorsque l’on apprend une langue ? Le magazine sydologie.com explique très bien ce phénomène. Pour apprendre une nouvelle langue, nous sollicitons “nos capacités d’écoute, de concentration, de compréhension ou encore de mémorisation.” Deux zones du cerveau sont alors fonctionnelles : l’aire de Broca et l’aire de Wernicke.

La première zone a été découverte par le neurochirurgien Paul Broca en 1861. Le magazine raconte cette expérience : “Un des patients (de Paul Broca), victime d’un accident cérébral, était devenu incapable de faire une phrase complète à l’oral : il ne parvenait à prononcer que la syllabe « tan », bien qu’il comprenne ce qui lui était dit. En examinant le cerveau de ce patient après son décès, le neurochirurgien a observé une lésion marquée au niveau du cortex frontal inférieur gauche, ce qui l’a conduit à identifier cette région du cerveau comme étant une zone participant à la production du langage. Elle permet également de s’exprimer en langue étrangère et de dissocier des langues différentes.”

La deuxième zone a été découverte par le neurologue allemand Carl Wernicke. Cette aire est située dans le même hémisphère, le gauche, et concerne la compréhension du langage ainsi que la cohérence et le sens des mots.

L’existence de ces deux zones distinctes démontrent que l’on peut maîtriser une langue de plusieurs façons différentes. On peut tout à fait comprendre une langue sans pour autant être capable de la parler, puisque les deux fonctions ne dépendent pas de la même aire cérébrale. On peut également connaître parfaitement certains mots ou structures grammaticales et avoir des difficultés à les prononcer. C’est pour cela qu’un individu qui apprend une langue tardivement gardera probablement un accent toute sa vie et ce même s’il maîtrise parfaitement sa deuxième langue.

Apprendre une langue semble être bénéfique pour le cerveau. L’acquisition d’un nouveau langage permet au cerveau de développer certaines facultés comme la reconnaissance des sons et la créativité par exemple. Cela permet également au cerveau d’être plus flexible, plus logique et de fonctionner plus rapidement dans certaines situations lorsque l’individu a l’habitude de jongler entre les langues. Humainement, apprendre une langue permet de réapprendre à faire des erreurs, de comprendre l’importance du langage culturel dans ce processus et de pouvoir regarder sa propre culture de façon régressive.

Certains chercheurs comme Sayuri Hayakawa défendent l’idée “qu’une langue étrangère est porteuse d’une charge affective beaucoup moins forte que notre langue maternelle.” Selon lui, “lorsque nous examinons plusieurs possibilités dans notre langue maternelle, nous nous laissons influencer par nos affects, or une réaction émotionnelle peut entraîner des décisions fondées davantage sur la peur que sur l’espoir, même quand la probabilité de succès est très élevée.” Cette posture montre bien que le rapport aux deux langues n’est pas le même pour une personne bilingue.

 

 

Ces auteurs qui écrivent dans une autre langue

 

“L’écrivain qui écrit n’a plus de langue maternelle. Il n’écrit pas dans une langue, il écrit une langue.” Pedro Kadivar

 

Le bilinguisme est particulièrement à l’oeuvre dans la littérature française. Certains auteurs choisissent -ou non- d’écrire dans une autre langue que leur langue maternelle. C’est le cas d’écrivains tels que Samuel Beckett, Milan Kundera, Atiq Rahimi, Tahar Ben Jelloun et beaucoup d’autres. Ce dernier a publié un texte dans le journal Le Monde diplomatique en 2007. L’écrivain y parle de son rapport à l’arabe et au français, ainsi que de la place ambigüe que tiennent les écrivains “francophones” dans la littérature française. Il écrit : “Oui, il m’arrive de céder à une errance dans l’écriture comme si j’avais besoin de consolider les bases de mon bilinguisme. Je fouille dans cette cave et j’aime que les langues se mélangent. (…) Tout le paradoxe est là. On ne parle pas le francophone. On ne l’écrit pas non plus.”

Les raisons de ce virage linguistique diffèrent en fonction des écrivains. Certains, comme l’irlandais Samuel Beckett, choisissent le français pour des raisons esthétiques. D’autres, comme le tchèque Milan Kundera, écrivent en français pour des raisons politiques : en exil, certains auteurs prennent la langue de leur pays d’accueil. D’autres artistes encore n’ont jamais fait ce choix, la langue française s’est imposée à eux.

C’est le cas des écrivains originaires des pays d’Afrique et du Maghreb, qui sont des pays où co-existent plusieurs langues et dialectes. Très souvent, la langue maternelle est une langue parlée, orale, qui ne s’écrit pas, et la langue arabe ne permet pas, de part sa complexité, de s’exprimer par la langue écrite. Dans certains cas, la langue ne s’écrit tout simplement pas. Le français est donc souvent une alternative parfaite, soit parce que ces personnes l’apprennent à l’école soit parce qu’ils le découvrent en venant vivre en France. C’est tout le paradoxe de la littérature africaine qui s’écrit dans la langue de l’ancien colonisateur. L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop parle d’une “fascinante anomalie” de la littérature africaine.

 

Le bilinguisme est donc une chance certes, mais il est surtout un espace d’interactions entre des situations, des cultures et des mots. Parler plusieurs langues est une richesse mais ce n’est pas une science exacte : être bilingue ce n’est pas parler parfaitement deux langues, ce n’est pas être capable de traduire un mot à la vitesse de l’éclair, ce n’est pas non plus maîtriser les deux langues de la même façon. Le principal est d’être capable de s’adapter aux situations linguistiques nécessaires. Et puis, il n’est pas certain que quiconque maîtrise sa propre langue maternelle, puisque les langues sont vivantes et qu’elle évoluent très vite…

 

2 Comments

  1. Très bon article. On aurait pu citer également le cas de Héctor Bianciotti, Argentin devenu Français, premier hispanophone a avoir été nommé à l’Académie française et qui a abandonné l’écriture en espagnol dans les années 80 pour écrire presque exclusivement en français, ayant eu plusieurs prix littéraires francophones. Intéressant aussi de remarquer (dans le sens de ce qui est exprimé dans l’article) qu’il avait gardé un accent hispanique très fort, malgré une grande maîtrise de la langue écrite.
    Très cordialement

    1. Merci beaucoup Daniel pour votre commentaire. C’est une référence très intéressante que nous aurions effectivement pu citer. Voici peut-être une idée pour un article futur.
      À bientôt,
      L’équipe du journal

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