Opération Condor, l’aigle noir du Cône Sud

Opération Condor, l’aigle noir du Cône Sud
Photographie : Portrait de Daniel Aníbal Roveda Fino, disparu en 1976 à seulement 20 ans – ElCarretero

Le président Mauricio Macri a annoncé que les États-Unis remettront des documents déclassifiés sur la dictature militaire (1976-1983) à l’Argentine, à la date du 12 avril à Washington. Le chef de l’Etat écrit sur son compte Twitter que “ces documents seront fondamentaux pour que la Justice puisse avancer dans des affaires du passé encore non résolues, de l’une des époques les plus sombres de l’Histoire de l’Argentine.” La remise de ces documents colore d’espoir la journée du 24 mars 2019, trois ans après la demande officielle auprès du gouvernement de Barack Obama et 43 ans après le coup d’état militaire, véritable carte blanche au déploiement de l’opération Condor dans le Cône Sud.

L’ombre du condor

L’opération Condor est une vaste opération de répression clandestine et transnationale mise en place par les régimes militaires latino-américains avec le soutien des États-Unis. Elle débute le 28 novembre 1975 et se termine, dans le secret, avec la fin de la dictature en Argentine et l’élection démocratique de Raúl Alfonsín le 10 décembre 1983. Il faut attendre l’année 1992 pour commencer à déceler les mystères de cette affaire, avec la découverte d’archives près d’Asunción au Paraguay. L’objectif de cette opération fut de coordonner les services de police et de renseignement afin d’éliminer les militants socialistes, les opposants politiques et toutes les autres personnes de nationalité argentine, uruguayenne, chilienne, brésilienne, paraguayenne ou bolivienne jugées “subversives”.

Le 28 novembre 1975, les forces de sécurité et des services secrets de ces pays se réunissent au Chili, à l’occasion d’une réunion présidée par Manuel Contreras, le directeur de la DINA (Direction national du renseignement) du même pays. Les “Archives de la Terreur” révèlent que ce plan d’élimination systématique a causé la mort de 50 000 personnes, la disparition de 30 000 autres et l’incarcération de 400 000 individus. L’opération Condor est à l’origine de l’assassinat de plusieurs hommes politiques importants tels que le général chilien Carlos Prats assassiné le 30 septembre 1974 à Buenos Aires dans une attaque à la bombe et Orlando Letelier, ministre du gouvernement de Salvador Allende, assassiné à Washington le 21 septembre 1976, dans les mêmes circonstances.

Le monde s’enlise dans une Guerre froide où s’opposent les modèles russe et américain. Libéralisme et communisme s’affrontent dans un conflit d’influence qui s’étend aux cinq continents à différents degrés d’implication. L’Amérique latine est un territoire stratégique, déjà parce que les États-Unis et les pays latino-américains se trouvent sur le même continent, mais surtout parce que la généralisation de la menace cubaine à tous ces pays serait désastreuse pour le bloc occidental. La responsabilité des États-Unis et de la CIA dans l’Opération Condor est très controversée. Franck Gaudichaud, spécialiste de l’Amérique latine, explique que “le gouvernement des Etats-Unis était bien évidemment au courant de la plupart des agissements du Condor” et rappelle l’implication de Michael Towley, ancien agent des États-Unis qui travaille pour la DINA, dans les deux meurtres évoqués plus tôt.

Le règne de la peur

L’Opération Condor est le poumon de la “guerre sale”. La violence constitue le moteur d’un plan visant à enlever, séquestrer, torturer et assassiner des individus jugés dangereux pour le régime. La complexité de cette entreprise s’explique par la lente prise de conscience des faits. La mère d’un disparu se souvient dans ce reportage :

“Personne ne voyait rien. Tu n’as plus ni famille, ni amis, rien, parce que tu es la mère des terroristes.”

Les personnes arrêtées l’étaient au début, dans l’inconscient collectif, parce qu’elles avaient commis un délit qui justifiait cela. Cependant, à mesure que la terreur s’installe, les disparitions deviennent suspectes, notamment lorsqu’elles concernent des ressortissants étrangers dans un pays donné. C’est le cas dans l’affaire de l’enlèvement de Lilián Celiberti et de Universindo Rodríguez Díaz, deux citoyens uruguayens exilés au Brésil, séquestrés à Porte Alegre et déplacés illégalement en Uruguay par les forces armées.

L’histoire du poète argentin Juan Gelman symbolise la persécution dont ont été victimes des milliers de personnes. Son fils, Marcelo Ariel Gelman, est assassiné à Buenos Aires et son épouse, María Claudia, est tuée en Uruguay après avoir donné naissance à une petite fille. Le poète a retrouvé sa petite-fille le 31 mars 2000 après plusieurs années de recherches. L’enfant avait été mise en adoption après le décès de sa mère. 500 bébés ont ainsi été séparés de leurs familles. Selon l’association des Grands-mères de la Place de Mai, 128 ont aujourd’hui retrouvé leurs familles biologiques. Les Mères de la Place de Mai n’ont jamais cessé de mener ce combat pour retrouver leurs enfants et petits-enfants.

L’Opération Condor met en place un système particulièrement violent pour se débarrasser du corps des prisonniers. Les “vols de la mort” décollent de l’Aeroparque avec, à leurs bords, des détenus drogués. L’ancien gendarme Federico Talavera entendu dans un jugement raconte :

“Les personnes étaient emmenées vivantes, droguées, sous sédatifs, elles étaient libres, elles déliraient, elles n’étaient pas menottées, elles étaient habillées. On leur disait qu’on les emmenait dans un camp.”

Infobae

Les personnes sont jetées dans le Rio de la Plata alors qu’elles sont encore vivantes. Ces vols ont été effectués afin de faire disparaître les corps de certains détenus mais aussi de militantes appartenant au groupe des Mères de la Place de Mai qui furent enlevées. Parmi ces femmes, le corps de deux religieuses françaises ont été identifiées dans les années 2000.

Les embûches de la Justice

Le chemin vers la justice est long, parfois impossible. Les dictateurs à la tête des régimes militaires des années 70 ont été impliqués dans des procédures judiciaires qui n’ont pas toutes abouties. À ce titre, Augusto Pinochet (Chili) et Alfredo Stroessner (Paraguay) n’ont jamais été condamnés pour leurs crimes. Le premier est décédé en 2006 après que la Cour Constitutionnelle chilienne ait décidé que l’homme ne pouvait pas être jugé à cause de ses problèmes de santé. Le deuxième est décédé la même année, sans avoir fait l’objet d’aucune procédure judiciaire étant exilié au Brésil.

Jorge Rafael Videla a fini sa vie en prison. Il est décédé le 17 mai 2013 à Marcos Paz à l’âge de 87 ans après avoir été condamné à perpétuité dans le cadre de plusieurs affaires judiciaires. Parmi elles, l’ancien dictateur argentin a été jugé dans le procès de l’Opération Condor, le procès TOF6 concernant le vol systématique de bébés ou encore le procès à Córdoba où l’homme est accusé du meurtre de 31 détenus politiques. Même si justice est rendue, la sentence arrive plusieurs décennies après les faits.

Aujourd’hui, le 24 mars est une date de commémoration importante en Argentine où l’on oubliera jamais la tragédie de l’opération Condor. La date est l’occasion pour les citoyens et les organismes de défense des droits de l’homme de continuer à revendiquer un idéal de paix symbolisé par trois mots, “Memoria, Verdad y Justicia” L’Histoire, à défaut de pouvoir accélérer la justice, trace un message universel : Nunca Más.

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