Peut-on parler d’une “guerre humanitaire” ?

Peut-on parler d’une “guerre humanitaire” ?

Anne-Cécile Robert écrit dans l’article “L’ordre international piétiné par ses garants” publié dans Le Monde Diplomatique en février 2018 le paragraphe suivant :

“Alors que la Charte de l’ONU vise à limiter, voire à interdire la guerre, les interventions militaires effectuées en déformant ou en violant le droit international (“guerres humanitaires) s’attirent souvent les critiques pour leur caractère arbitraire ou parce qu’elles évoquent un éléphant dans un magasin de porcelaine, ajoutant quoi qu’il en soit des bûches dans le brasier d’un ordre instable.”

Le terme de “guerre humanitaire” attire l’attention, Il est un oxymore curieux qui suppose que l’on peut justifier une intervention militaire par la volonté de rétablir la paix dans un territoire donné (c’est-à-dire vulgairement partir sauver une population en risquant de la tuer). Au lendemain du bombardement de cibles soupçonnées d’abriter des armes chimiques à Damas en Syrie par les forces armées américaines, anglaises et françaises, en réponse à l’attaque chimique présumée en Ghouta orientale survenue le 7 avril dernier, une certaine confusion ressort quant aux raisons de ce bombardement, qui enlise toujours plus le conflit syrien dans la complexité. Deux camps s’opposent autour de la question de la légalité de ces frappes. Est-ce une opération militaire réussie ou illégale ?

Le président français Emmanuel Macron, interviewé par Jean-Pierre Pernaut le jeudi 12 avril, a déclaré que le gouvernement français détient la preuve que le régime syrien est à l’origine de cette attaque chimique, légitimant ainsi les bombardements français à Damas. Pourtant, bien que cette preuve ne fasse pas l’unanimité, et si effectivement les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne disposent de ces preuves, le droit international n’autorise pas ces pays à effectuer une intervention militaire. En effet, le droit international prévoit trois possibilités pour justifier des frappes militaires de la part d’un pays. Il faut que cette intervention aie été demandée par le pays où celle-ci doit se dérouler. L’article 42 du chapitre 7 de la Charte des Nations Unies prévoit que les pays peuvent “entreprendre toute action militaire qu’ils jugent nécessaires au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales” si les négociations préalables pour trouver une solution pacifique n’ont pas abouties. Cela est réalisable sous mandat et avec accord unanime du Conseil de Sécurité de l’ONU. Enfin, l’article 51 prévoit le cas de la légitime défense si les frappes interviennent après une attaque contre le pays intervenant. François Hollande avait utilisé cet article pour bombarder des cibles liées au terrorisme en Syrie, en représailles à l’attaque du Bataclan de novembre 2015.

Le gouvernement syrien n’a pas demandé d’intervention militaire sur son sol. Le Conseil de Sécurité de l’ONU n’a pas non plus autorisé ce bombardement puisque la Russie, alliée de la Syrie, exerce son droit de veto systématiquement lorsqu’un projet de résolution est abordé à l’ONU et ce depuis 2012. De même que cette intervention ne peut être justifiée par un cas de légitime défense puisque ni les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne, ni la France n’ont été attaqués, il est ici question d’une région syrienne et de la ville de Douma. Si l’on suit cette logique, il semble donc que les frappes occidentales des 13 et 14 avril soient illégales du point de vue du droit international.

Pourtant, ce n’est pas la première fois que cela se produit. Le droit international est une théorie qui est maniable dans la pratique. En 2003, les Etats-Unis ont lancé l’offensive en Irak sans l’accord de l’ONU en prétextant qu’ils détenaient la preuve de la détention d’armes chimiques par ce pays. En 1967, la France avait soutenu clandestinement le Biafra lors de la guerre civile nigériane et ce malgré la désapprobation des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la Russie et même de son Ministère des Affaires Étrangères. On se souvient également de l’intervention en Libye et en Afghanistan qui remettent en question l’efficacité des institutions internationales à faire respecter ses propres règles. Dans le cas de la Syrie, les pays concernés justifient leurs interventions par un devoir de protection moral voire humanitaire. Theresa May, Premier ministre anglais, a évoqué une intervention qui permet de “garantir les droits humanitaires du peuple syrien”. Bachar Al-Assad est accusé d’être un dictateur qui massacre son peuple avec des armes chimiques illégales. Mais la notion de moralité est parfois subjective. Sans les preuves nécessaires à l’établissement des faits, il semble que l’intervention militaire de la nuit du 13 au 14 avril soit un choix politique plus qu’une nécessité humanitaire. Sinon pourquoi ces pays n’interviennent-ils pas en Birmanie, au Vénézuela ou en Palestine ?

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