Littérature – Pourquoi lisez-vous ?

Littérature – Pourquoi lisez-vous ?

 

Dans le cadre de la deuxième édition de  « ElCarretero », l’envie est de parler littérature. Inépuisables sont les mots et chaque homme a en lui sa propre expérience du langage, écrit et parlé. Les écrivains, artisans des mots, tisseurs de lettres, ont pour métier de les vivre, et possèdent cette force innée de pouvoir déconnecter le langage de son utilité – la communication – pour pouvoir en faire quelque chose de plus absolu.

Le journal « Libération » a interrogé plus de 400 écrivains en 1985 à l’occasion du Salon du Livre, en leur posant la question suivante : « Pourquoi écrivez-vous? »

La revue « Littérature » avait fait la même expérience en 1919. Parmi ces auteurs, répondit l’écrivain éclair Raymond Radiguet, dont les mots ont inspiré la présente investigation.

Voici sa réponse :

« Il est toujours pénible de reconnaître la voix de Julius de Baraglioul.

Le meurtre, pas plus que la littérature, n’est à la portée de toutes les âmes. J’attendais votre question pour m’identifier à Lafcadio. Sans raison, il commet un crime : raison de plus pour le considérer non dépourvu de sérieux.

Cher Julius, si vous me dénoncez à la justice de ce pays, je feindrai d’avoir     “ commis ” des poèmes afin de m’enrichir.

(Demandez plutôt à vos lecteurs : pourquoi lisez-vous ?)  »

Voyageurs des livres, libres penseurs aux mains toute ouïe, curieux amoureux qui cherchent à mieux vivre, les écrivains sont avant tout de grands lecteurs. Mais tous les lecteurs ne sont pas nécessairement écrivains et ce besoin-là mérite d’être abordé. C’est pourquoi je vous demande, chers amis qui lisent,

 

Pourquoi lisez-vous ?

 

Magalie, aide-soignante : Je trouve que c’est un moment de détente. La lecture développe l’imagination et c’est très bien pour enrichir notre vocabulaire et notre orthographe. 

 

Sarah, étudiante en philosophie : « Spontanément, je dirais pour croire en ce monde. Disons y croire plus intensément. Lire c’est se connecter au monde de l’homme, s’y accrocher par les mots, y voyager par les images, s’en saisir par les sens et sentir la vie par les émotions que cette activité de l’esprit est capable de provoquer. Mais lire, c’est aussi s’éloigner des hommes et du monde, sport d’un esprit singulier qui se greffe à d’autres dans le silence, en cachette.

C’est entrer dans des sphères qui nous sont étrangères au départ et créer des relations plus intimes ensuite, avec le texte, ses sujets, avec l’histoire, avec l’auteur. Un phénomène d’imprégnation. Ouvrir un livre c’est comme une rencontre, une rencontre mystérieuse et toujours surprenante, dans le bon sens mais aussi dans le mauvais. Tourner une page, ça n’est pas rien non plus, c’est une manière de se saisir du temps.

Puis un livre, un article ou un simple mot, on en fait vraiment ce qu’on veut. On le prend en tant qu’objet précieux ou pour caler une table, on le froisse on y dessine, on joue avec, on l’achète, on le donne, on le vole, on le prête, mais c’est toujours plus que du papier et de l’encre. C’est la liberté d’interpréter, de transmettre, de comprendre ou non, d’adhérer ou non. Comme si on avait une espèce de discussion hors du temps, avec un interlocuteur absent et à la fois présent, à sa manière. On en fait ce qu’on veut, mais en sachant que ce n’est pas rien, et que c’est souvent plus puissant que ce qu’on imaginait au départ.

C’est même précieux et le mot reste acteur, quelle que soit la manière dont il est exprimé, posé ou crié. Puis lire, ça calme, ça concentre et ça fait rêver. C’est comme une forme de méditation. »

 

 Alejandra, diplômée en lettres : « Vous me demandez pourquoi je lis. Et la réponse implique un voyage dans mon enfance. Le contexte dans lequel ça a commencé n’est pas un hasard.

La réponse est que j’ai commencé à lire à l’âge de 5 ans pour sortir de la confusion, pour éviter la confusion. Interne et surtout externe. Pour connaître d’autres mondes possibles. Différents du nôtre.

Lire s’est transformé

en une nécessité. Tout le temps.

Avec les années, j’ai cherché différents points de vue. Je suis passée de la littérature à l’histoire, puis à l’histoire de l’art. Plus tard, à la linguistique, à la philosophie, à la sociologie, à la psychologie, à la science politique. De manière systématique, ou non.

Je lisais les textes proposés par les professeurs; ou je les choisissais par coup de coeur, par recommandation, par mode.

Maintenant je ne sais pas pourquoi je lis, je ne sais pas non plus pourquoi je choisis ce que je lis. Mais le mot continue à me surprendre et je continue à le chercher. Je l’espère, jusqu’au dernier jour. »

 

Daniela, diplômée en communication et professeur d’anglais : « Je lis parce que j’aime ça, parce que je profite de voyager dans différents endroits, rêver les personnes, imaginer les visages des personnages, leurs voix, leurs sentiments.

Je lis parce que cela me transforme, me nourrit et me rend heureuse.

Je lis et je vis plusieurs vies en une vie.

Je peux vivre la révolution à travers les yeux de Gioconda Belli et parcourir les routes nord-américaines avec Jack Kerouac. Je peux vivre une histoire d’amour à Paris depuis mon canapé, assise dans le bus, en attendant chez le coiffeur.

Je lis parce que j’aime lire. »

 

Georges Werner, étudiant en lettres et arts : « Aujourd’hui, il y a le lire et il y a la lecture. Comme il y a le texte et la littérature. L’acte de lire a été déconditionné par l’avènement de la publicité, de la signalétique, du journalisme, d’Internet. Lire s’extrait toujours plus du livre. Alors nous lisons tous plus. Peut-être même trop. Peut-être que nous lisons toujours plus et, arrivés à saturation, nous ne lisons plus de la littérature.

La littérature s’extraie de la culture quand elle est approchable sans mise en perspective. Tout le reste n’est pas de la littérature et n’offre aucune lecture possible. Le reste offre un contenu qui tente de donner une utilité, une raison de lire. Le livre était médium, désormais lire est médium. Il n’y a plus d’éternité dans ce qui est lu mais du périssable, du pourrissable. Ceci n’est pas la littérature.

Aujourd’hui, la littérature se couvre tandis que lire s’affiche. Lire nous trompe par une évidente compréhension alors que la littérature cache des mystères. La littérature est autonome et doit le rester car quand elle ne projette rien mais offre un espace de vide, de profondeur, de projection. C’est ici que commence la lecture gratuite, la lecture de ceux qui lisent pour rien.

Désormais,  quand commence la lecture ? Lire est lecture quand le voir s’arrête, quand le texte ne vient pas à nous mais quand nous venons à lui. De cette scission, la littérature et sa lecture n’ont pas été entachées : sa valeur symbolique a même augmenté, au point d’en être une évidence. Qu’importe ta littérature, la lecture est bien dit-on. C’est le public qui souffre de cette transformation. Il a subi l’engagement du lire dans la vie active.

Notre histoire atteste que nous progressons dans l’abstraction : les objets sont devenus des images, les images des textes, les textes des résumés, des critiques, etc. Il y a quelques siècles, l’acte de lire ne pouvait être que lecture de littérature. Maintenant, la littérature et sa lecture apparaissent comme un moyen, comme geste pour réagir.

Alors je ne lis rien, du moins de lisible. Je lis des textes que je ne comprends pas. Et j’aimerai ne rien lire. J’aimerais ne pas user la littérature comme un moyen d’arriver à mes fins. J’aimerais faire de la lecture sans raison. »

 

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