Lutter contre les violences faites aux femmes, un enjeu de société en Argentine

Lutter contre les violences faites aux femmes, un enjeu de société en Argentine
Photographie : Une pancarte “Fight like a girl” lors de la manifestation “Vivas nos queremos” en 2017 – ElCarretero

Depuis 1977, le 8 mars n’est pas une journée comme les autres. Cette journée internationale des droits des femmes instaurée par l’ONU il y a près de quarante ans prend une autre ampleur après les mouvements féministes massifs lancés ces dernières années. Aujourd’hui, le 8 mars représente un enjeu universel : construire une société fondée sur l’égalité entre les hommes et les femmes.

S’approprier l’histoire

L’idée de mettre en place une journée consacrée aux droits des femmes remonte au XIXème siècle. Même si aucune source ne peut confirmer cette version, l’origine de cette journée remonterait au 8 mars 1857, date à laquelle des travailleuses et ouvrières de l’habillement manifestent à New-York, afin de faire valoir leurs revendications.

D’autres sources historiques attribuent le choix de cette date à la révolution russe de 1917. Le 8 mars de cette même année, une grève d’ouvrières éclate à Saint-Pétersbourg, évènement déterminant dans le déclenchement de la révolution. En 1910, Clara Zetkin devient une figure du féminisme en lançant l’idée d’une journée internationale des droits des femmes.

Même si le 8 mars est une journée internationale, l’égalité entre les hommes et les femmes reste une problématique centrale de notre époque. À l’occasion de plusieurs mouvements massifs internationaux tels que #MeToo ou #NiUnaMenos, la voix des femmes s’est libérée ces dernières années, mettant en perspective une réalité de genre qui se distancie des stéréotypes sociaux. Ces mouvements ont permis de remettre en question nos rapports au genre, à la sexualité et à la parentalité. Cependant, le chemin reste long pour arriver à une égalité réelle dans la sphère professionnelle :

“En 2014, le salaire net horaire moyen des hommes dans le secteur privé est de 14,9 euros, celui des femmes de 12,8 euros. Les femmes gagnent donc en moyenne 14,4 % de moins de l’heure que les hommes”.

Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee)

En Argentine, selon l’INDEC, ce pourcentage atteindrait les 30%. Ce chiffre s’explique par les difficultés rencontrées par les femmes dans l’accès aux postes à responsabilités, mais aussi par la fragilité structurelle de l’économie argentine.

Un enjeu quotidien

La problématique de l’égalité entre les hommes et les femmes est un enjeu quotidien en Argentine. L’actualité récente a été marquée par une volonté de transformation sociale en matière de féminisme. Les revendications sociales s’étendent sur un panel large de problématiques : lutter contre les violences conjugales, contre les féminicides, contre les avortements clandestins, contre les agressions sexuelles, contre les discriminations professionnelles et les inégalités salariales.

La féminité est vécue depuis des millénaires de manière primitive : le contrôle du corps des femmes et de la sexualité des femmes est historiquement un aspect fondamental pour assurer la reproduction et la descendance légitime des hommes. Le corps de la femme est donc un objet de pouvoir central que les femmes tentent aujourd’hui de récupérer. C’est l’objectif du projet de loi pour la légalisation de l’avortement, qui donne la liberté aux femmes de disposer de leur corps et de leur maternité, indépendamment des hommes.

Même si cela apparaît comme une série d’évidences, nous vivons dans une société construite sur la discrimination entre les hommes et les femmes. À l’occasion d’une table ronde sur le sujet “Genre et changement climatique” organisée à l’Ambassade de France de Buenos Aires le vendredi 8 mars, les intervenants ont mis en perspective le lien tristement immédiat qui existe entre féminité et précarité.

Les femmes sont globalement plus exposées au danger environnemental, comme l’explique Julia Tramutola de l’ONG Farn. Elle rappelle que les principales victimes du tsunami de 2004 étaient des femmes. Deux enjeux aussi importants que l’égalité hommes-femmes et le changement climatique se croisent intrinsèquement : “comment expliquer que les femmes soient les plus exposées aux risques du changement climatique et qu’elles restent en même temps les moins écoutées dans la mise en place de stratégies et de politiques environnementales ?” s’interroge Marcia Levaggi, Directrice des Affaires Environnementales de la Cancillería. Le paradoxe est là, le dialogue difficile. Les grands absents de la table ronde, ce sont les hommes.

Un travail social complexe

Depuis le mois d’août, plusieurs polémiques se sont succédées en Argentine. La première tombe avec le refus de légaliser l’avortement par le Sénat, alors que les députés avaient voté en faveur de cette loi quelques semaines plus tôt. Au mois de décembre, les débats tournent autour des scandales d’agressions sexuelles dénoncés par une association d’actrices argentines. En février, c’est un double coup dur pour la cause féministe : les chiffres du nombres de féminicides perpétrés au mois de janvier 2019 tombe et le quotidien La Nación publie un étrange éditorial intitulé “Niñas madres con mayúsculas”, légitimant la poursuite d’une grossesse précoce dans le cas d’un viol.

27 femmes ont été assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint au moins de janvier 2019 en Argentine. Ces femmes sont mortes en raison de leur condition féminine. En France et ailleurs, ce fléau existe tout autant mais les chiffres sont méconnus. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups d’un homme. Ces violences existent également envers les hommes : un homme meurt tous les quinze jours sous la violence d’une femme.

“Un féminicide toutes les 26 heures durant le premier mois de l’année 2019 est la preuve catégorique que l’État a une dette envers les femmes”,

déclarait début février la présidente de l’Observatoire Ahora Que Sí Nos Ven, Raquel Vivanco.

L’éditorial de La Nación fait écho à un cas qui a récemment ému le pays. Une petite fille âgée de 11 ans et originaire de Tucumán a dû subir une césarienne, tombée enceinte après avoir été violée par le conjoint de sa grand-mère. Sa demande d’avortement avait été retardée par les autorités, l’obligeant à mener sa grossesse à terme. Les médecins ont décidé de pratiquer une césarienne, considérant que la santé de la petite fille se trouvait en danger, car son corps n’était pas assez développé pour supporter une grossesse.

Les violences commises envers les femmes, c’est le quotidien de Gabriela Orellano. Cette travailleuse sociale spécialisée dans les violences conjugales nous explique le difficile accompagnement des victimes : “‘à travers mon expérience professionnelle, quand il faut s’entretenir avec une femme en situation de violence conjugale, on peut observer comment le corps laisse transparaître le vécu. Dans son témoignage, on remarque aussi les marques des différents coups et des abus vécus, ce sont des témoignages qui ne se présentent pas seulement dans la parole, mais surtout dans ce moment où l’on voit que le corps est un territoire où s’est imprimé la violence patriarcale.”

Il faut également structurer le problème de l’égalité hommes-femmes dans un dialogue global où les hommes sont aujourd’hui trop souvent absents. Gabriela précise “qu’il est important de clarifier que le patriarcat oprime les hommes et les femmes. Dans le cas des hommes, le patriarcat implique que l’homme doit apporter des revenus économiques élevés, être puissant, fort. (…) Je crois aussi qu’il est nécessaire de mettre en place de nouveaux dialogues et une construction collective entre les hommes et les femmes (…) pour pouvoir problématiser et combattre toutes ces formes de micro-machisme dont nous sommes imprégnés.”

L’égalité entre les hommes et les femmes est un enjeu de société qui tend à devenir universel. La remise en question est globale sur notre rapport aux genres, à la sexualité, à la parentalité et à la place des hommes et des femmes dans la société. La femme pourrait jouer un rôle fondamental dans l’amélioration de notre civilisation, confrontée à des problèmes qui demandent de mettre en oeuvre toutes les ressources dont dispose l’humanité. L’abolition de la domination du corps des femmes par les hommes se fera par la division égalitaire de l’espace politique et social.

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