Littérature – Borges et Cortázar, les oubliés du Prix Nobel

Littérature – Borges et Cortázar, les oubliés du Prix Nobel
Photographie : Illustration – ElCarretero

 

Pas de Prix Nobel de Littérature en 2018. Touchée par un scandale concernant des agressions sexuelles, l’institution suédoise a décidé de suspendre d’un an l’attribution de la prestigieuse récompense littéraire. À titre symbolique, un auteur a tout de même été récompensé pour son oeuvre par un prix alternatif : il s’agit de l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé.

Son nom vient s’ajouter à ceux des quinze lauréats français récompensés par le Prix Nobel de Littérature depuis 1901. Cela fait de la France le pays ayant reçu le plus de Nobel de Littérature dans le monde. Mais avec des noms comme Jorge Luis Borges et Julio Cortázar dans sa bibliothèque, l’Argentine tient elle aussi sa place dans la littérature universelle. Pour des raisons extra-littéraires, le Prix Nobel n’est pourtant jamais arrivé jusqu’ici.

 

 

Nobel depuis 1901

Le Prix Nobel de Littérature est attribué pour la première fois en 1901, au poète français Sully Prudhomme. Le chimiste et industriel suédois Alfred Nobel souhaite laisser à la postérité une belle image. Inventeur de la dynamite qui lui valut la réputation de “marchand de la mort”, l’homme décide de léguer sa fortune à la création d’un prix récompensant les bienfaiteurs de l’humanité dans cinq domaines : la physique, la chimie, la physiologie et la médecine, la littérature et la paix. Cette volonté est attestée dans le testament de l’homme qu’il rédige à Paris en 1895. Il meurt un an plus tard, en créant le Prix Nobel.

 

Malgré son prestige historique, et malgré que le Nobel soit le prix le plus remarquable que puisse recevoir un récipiendaire, ce dernier reste critiqué. Dans tous les domaines, et notamment ceux de la Paix et de la Littérature, le jury restreint n’a pas toujours fait preuve d’objectivité. Le Prix Nobel est censé récompenser, dans le cas des lettres, un auteur qui, grâce à sa plume, a réussi à défendre des idéaux humanistes tout au long de sa vie. Des grands noms de la littérature universelle ont de fait reçu le titre prodigieux, comme Albert Camus en 1957, Octavio Paz en 1990 ou encore Mario Vargas Llosa en 2010, entre autres.

 

Pourtant, d’autres grands écrivains n’ont jamais reçu le Prix Nobel. Parmi eux, Franz Kafka, Milan Kundera, Virginia Woolf, Philip Roth ou encore Amos Oz et la liste n’est pas exhaustive. Il existe plusieurs raisons à cela : certains écrivains sont tout simplement décédés trop tôt pour que leur oeuvre puisse être considérée. C’est le cas de Franz Kafka, Fernando Pessoa ou Federico Garcia Lorca.

 

Le jury du Prix Nobel a longtemps gardé un oeil bien plus centré sur la littérature occidentale et…suédoise. Les trois pays les plus récompensés sont la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. De plus, cette récompense s’inscrit essentiellement dans le contexte dans laquelle elle est attribuée. De fait, un même pays n’a pas reçu le Nobel deux années consécutives et les nationalités des lauréats concordent parfois avec l’actualité géopolitique du monde.

 

La littérature orientale n’est récompensée qu’à partir de 1968, année où l’écrivain japonais Yasunari Kawabata reçoit le titre. Même si désormais des pays plus inhabituels tels que le Guatemala, la Grèce ou le Nigéria sont regardés, les lauréats originaires de pays européens restent largement représentés. L’institution a également été critiquée pour ses prises de position politiques dans le choix des lauréats. Les décisions restent entourées de mystère puisque les documents et les archives relatifs aux délibérations restent secrets pendant 50 ans. Jorges Luis Borges aurait pu remporter le Prix Nobel de Littérature en 1967, mais il semble que l’écrivain ait fait l’objet d’un refus politique.

 

 

Borges, la plume oubliée

Il existe des étrangetés autour du Nobel raté de Jorge Luis Borges. L’écrivain argentin aurait été écarté des pourparlers, accusé d’être trop proche des dictatures argentine et chilienne, bien que cela ne soit pas établit véritablement. 1967, c’est l’année où le plus grand écrivain argentin a été le plus près d’obtenir le Nobel. Finalement, ce sera le guatémaltèque Miguel Ángel Asturias qui sera choisi. Anders Osterling, le président du Comité, a considéré que l’art de Borges était “trop exclusif et artificiel” malgré son ingéniosité.

 

Le point de non-retour arrive en 1976, lorsque Jorge Luis Borges voyage au Chili alors sous la présidence de Augusto Pinochet. Cependant, la veuve de l’écrivain, María Kodama, nuance la version officielle qui veut que Borges aurait sympathisé avec la dictature chilienne. Elle explique que Borges “n’a pas été invité par Pinochet mais pas l’Université du Chili” pour y recevoir une distinction. Le protocole veut que ce soit le chef d’État qui remette officiellement cette dernière. L’écrivain a qualifié le dictateur dans son discours de remerciement “d’excellente personne” et a louangé sa “cordialité et sa bonté.” L’Académie suédoise ne le lui pardonnera jamais. Borges, dans une interview de 1979, s’exprime sur le Prix Nobel : “C’est une vieille tradition scandinave : ils me nomment pour le prix et ils le donnent à quelqu’un d’autre. Tout cela est une espèce de rite.

 

L’argument politique n’est recevable qu’à moitié lorsque l’on se penche sur l’attribution du Prix Nobel à beaucoup d’autres lauréats. L’Académie est accusée d’avoir favorisé des personnalités orientées à gauche, comme Jean-Paul Sartre par exemple, fervent communiste ou encore Gabriel García Márquez, ami proche de Fidel Castro. Certains auteurs très engagés politiquement tels que Günter Grass qui reçoit le prix en 1999 ou Pablo Neruda en 1971 ont reçu la distinction. Pourquoi pas Borges ?

 

Le Prix Nobel de la Paix est peut-être plus contestable encore puisqu’il n’est clairement pas impartial : est-ce bien objectif de récompenser Barack Obama en 2009 et Liu Xiobo en 2012 sans porter atteinte à la perception culturelle des États-Unis et de la Chine ? Malgré les qualités évidentes des deux personnages, l’équilibre entre sur-valorisation d’un pays et dévalorisation d’un autre est difficile à trouver. Nous ne sommes pas en train d’amoindrir les faits anti-démocratiques qui ont lieu en Chine mais il faut simplement noter qu’il est plus rare qu’un lauréat américain soit récompensé pour avoir dénoncé les exactions commises par les Américains dans un certain nombre de pays étrangers.

 

 

Julio Cortázar et le Nobel maudit

L’écrivain argentin n’a jamais reçu le Prix Nobel pour des raisons, cette fois-ci, purement littéraires. Considéré comme trop excentrique et originale, son oeuvre n’a pas retenu l’attention des jurés. Cela montre cependant un certain conservatisme dans ce que l’on appelle la “littérature”. Cortázar, c’est le grand joueur des mots : anti-structure, il est difficile de le classifier dans un genre…et c’est tant mieux. Il a écrit des nouvelles dans la lignée fantastique de son modèle Borges, des romans décousus comme “Marelle” qui peut se lire dans un ordre de chapitres multiple, un mode d’emploi burlesque et drôle. Humour, étrangeté et poésie ne font pas toujours bon ménage à Stockholm.

 

Julio Cortázar fait partie des grands auteurs du XXème siècle. Il partage avec nombre d’entre eux le fait de n’avoir jamais reçu le Prix Nobel de Littérature. Marcel Proust, Paul Celan, F. Scott Fitzgerald, James Joyce et tous les autres n’en sont pas moins de grands noms qui continuent de raisonner à notre époque contemporaine et qui inspirent les écrivains d’aujourd’hui.

 

 

Depuis la mort de ces deux grands auteurs, aucun écrivain argentin n’a reçu le Prix Nobel de Littérature. L’Argentine n’a donc jamais reçu cette distinction. Les argentins ont gagné en tout cinq Nobel, dont deux de la Paix, deux de Médecine et un de Chimie. Le dernier a été attribué à César Milstein en 1984. Amis argentins, à vos plumes !

 

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