L’entreprise du mois – Trideo voit la vie en 3D

L’entreprise du mois – Trideo voit la vie en 3D
Photographie : La Big T, une imprimante 3D de 1 mètre cube dans l’atelier de la start-up – Trideo

Simon, Nicolas et Laurent, trois ingénieurs passionnés par l’impression 3D, se sont lancés dans l’entrepreneuriat en Argentine en 2014. Ils ont accepté de répondre à nos questions sur Trideo, l’entreprise du mois de mars.

Bonjour à vous trois. Vous avez créé une entreprise de fabrication d’imprimantes 3D et qui propose également des services d’impression 3D pour des particuliers et des entreprises. Pouvez-vous nous présenter le concept Trideo en quelques mots ? 

Simon : Chez Trideo, nous développons et nous fabriquons des modèles d’impression 3D que l’on vend à nos clients, à 80% industriels aujourd’hui. Plus qu’un modèle, c’est une solution qui nous permet de vendre la machine mais aussi tout le support technique qui va avec. C’est quelque chose d’assez important en Argentine. Par exemple, certains de nos concurrents importent des machines de Chine alors que nous, nous pouvons proposer un support local. C’est une technologie nouvelle et innovante, cela signifie qu’il faut aider les gens qui ne connaissent pas forcément le fonctionnement. C’est important de les accompagner dans le processus d’apprentissage de la technologie. Nous essayons d’aider les entreprises à s’immerger dans cette technologie. Nous nous déplaçons et conseillons les équipes en identifiant les possibilités que peut apporter la technologie 3D à leur travail.

Laurent : Nous avons trois piliers qui sont la fabrication de machine, le service d’impression et le consulting. Nous développons et fabriquons nous-même les imprimantes 3D, nous réalisons le service d’impression et nous faisons un travail de consulting en entreprise. 

Comment est venue l’idée d’entreprendre dans le domaine de l’impression 3D en Argentine ?

Laurent : Nous avons vu qu’il y avait un potentiel. J’ai appris à utiliser une imprimante 3D avant de créer Trideo. Nous avons commencé par fabriquer une première machine afin de faire une petite étude de marché, pour voir s’il y avait vraiment des gens intéressés. On a réussi à vendre rapidement des machines, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un réel besoin dans le pays. C’est une nouvelle technologie qui nous a semblé intéressante.

Quel a été le processus de création de Trideo ?

Laurent : Au tout début, on travaillait sur Trideo chez nous. Ensuite, nous avons loué des bureaux au Microcentro afin de pouvoir avoir un espace de travail. Cela nous a permis de recevoir des clients parce qu’au tout début, nous recevions dans notre salon. 

Simon : C’était vraiment le garage (rires). Nous avions peu de budget. Tout a été organique, petit à petit nous avons évolué, nous avons eu des projets plus ambitieux comme avec la machine de 1 mètre cube. Il a fallu chercher des locaux, c’est compliqué, il faut reprendre un bail, faire des travaux. Ça c’est l’évolution de la structure. Ensuite, on travaillait sans fin, sans week-end, nous avions très peu de vie sociale. Nous parlions travail tout le temps. Quand il a fallu s’y mettre, nous avons vraiment mis toute notre énergie pendant deux ans qui ont été très durs. Aujourd’hui, nous avons toujours un rythme soutenu mais nous avons une vie en dehors du travail.

Nicolas : Au début, nous nous étions fixé l’objectif de diffuser la technologie massivement, d’être plutôt dans l’éducatif et le particulier et au fur et à mesure, nous nous sommes réorientés vers le monde industriel. Il y a dans ce secteur plus de besoins et cela génère des défis plus intéressants pour nous en tant que professionnels. Je savais ce qu’il fallait faire pour la création de l’entreprise qui est une SRL classique, car j’avais déjà réalisé ce processus avant. Nous avons évolué aussi avec la réputation que nous avons gagné. Nous avons énormément travaillé, et puis on aime ce que l’on fait. 

À quels problèmes avez-vous été confrontés ?

Simon : Il y en a beaucoup… Il y a des problèmes administratifs, technologiques, économiques, financiers, liés à l’importation ou aux ressources humaines. Il y a un défi technique, nous sommes en Argentine et nous n’avons pas accès à tous les composants dont nous aurions besoin pour travailler. C’est un problème de conjoncture qui limite les importations, il faut faire avec ce que l’on a et avec ce qui entre dans le pays. C’est limitant d’un point de vue technologique. Cet aspect est bien propre à l’Argentine. Nous avons des petites anecdotes. Au début, Nicolas partait en Uruguay, avec un sac à dos, et il allait récupérer les composants que l’on faisait livrer là-bas et qui ne rentraient pas en Argentine. Mais ça a fonctionné quelques voyages, ensuite on a laissé tomber parce que l’Uruguay a aussi ses limitations. 

Nicolas : Cela a en même temps pu jouer en notre faveur car les gens qui voulaient importer des imprimantes 3D des États-Unis ou d’Europe ne pouvaient pas le faire, c’était à double-tranchant. D’un point de vue administratif, c’est assez galère, il faut attendre, retourner plusieurs fois au même endroit.

Laurent : Étant étrangers, nous n’avons pas eu le droit d’obtenir des aides et des subventions publiques qui auraient pu nous impulser alors que nous payons nos impôts comme tout le monde. Ce n’est pas une grande difficulté mais c’est limitant.

Simon : Grandir est une difficulté constante. Nous faisons du hardware. Pour grandir, il faut automatiquement multiplier les moyens. On est obligé de toujours réinvestir et de mettre plus d’argent sur la table. L’Argentine n’est pas le pays le plus facile pour faire du hardware car les investisseurs sont très frileux. Il vaut mieux faire du software. Exporter un produit physique est toujours plus compliqué.

Comment se divisent les tâches au sein de l’équipe ?

Nicolas : Je suis ingénieur spécialisé dans la gestion d’entreprise. Je m’occupe de la partie commerciale, administrative, de la comptabilité et du marketing.

Laurent : Je suis ingénieur industriel. Je suis donc chargé de la partie industrielle, des achats, je passe beaucoup de temps également sur la partie bio-impression que l’on développe à travers une deuxième entreprise, Webio. Je travaille aussi sur l’expansion de Trideo au Brésil.

Simon : Je suis ingénieur mécanique. Je travaille principalement sur le développement des machines et sur la partie technique.

À quels domaines cette technologie s’applique et pourra s’appliquer dans le futur ?

Laurent : Cette technologie s’applique à beaucoup de domaines différents. Elle est un très bon support éducatif pour une formation technique puisqu’il faut utiliser des connaissances mécaniques et électroniques, il y a aussi de la programmation. L’impression 3D peut s’appliquer à la décoration (nous avons par exemple un client qui imprime des lampes), au design industriel à travers des prototypes de produits, à l’architecture, à la médecine et à la chirurgie, à l’industrie agricole, à l’IT et aux objets connectés pour réaliser des prototypes personnalisés. Cela peut aussi s’appliquer à la mode et au textile. L’impression 3D s’applique principalement au prototypage, à la personnalisation et à la petite série. 

L’impression 3D fait-elle selon vous partie des technologies qui transforment nos modes de vie comme l’intelligence artificielle ou la réalité augmentée ?

Nicolas : Très clairement oui. C’est une des rares technologies qui permet de transformer des données digitales en quelque chose de physique. L’impression 3D permet de faire tout le contraire de cette tendance qui consiste à tout vouloir stocker en digital sur des disques durs. On peut matérialiser des 0 et des 1, c’est assez intéressant. Ce qui est très novateur aussi, c’est de ne pas vendre un produit physique mais un produit digital que la personne va imprimer elle-même. Cela peut permettre de réduire drastiquement tous les coûts liés à la logistique et à la pollution engendrés par notre modèle actuel. Cette technologie libère la capacité de production. 

Simon : C’est la 4ème révolution industrielle. Nous avons désormais une capacité de production à domicile.

Laurent : Cette technologie peut également permettre d’ouvrir les frontières. Quelqu’un qui est à l’autre bout du monde peut recevoir un email, récupérer le fichier qui contient les plans et s’imprimer lui-même l’objet.

Quelles sont vos perspectives d’évolution pour le futur ?

Laurent : Actuellement, nous travaillons sur Webio qui est une deuxième entreprise spécialisée dans la recherche et la bio-impression. Cela peut s’appliquer à la médecine qui est pour l’instant notre focalisation principale, mais ça peut aussi toucher l’agro-alimentaire ou l’industrie pharmaceutique. Nous travaillons sur deux investigations : la régénération de cartilage et la régénération d’os. Nous travaillons à partir de cellules souches que nous mettons dans une matrice extra-cellulaire. On dispose cela dans une seringue qui va nous permettre, à l’aide d’un système qui pousse cette seringue, de créer une forme en travaillant couche par couche. 

À terme, l’idée est de permettre à ces cellules de se développer suffisamment pour pouvoir sécréter du cartilage ou de l’os. En disparaissant, l’environnement dans lequel était stockées ces cellules va laisser place au cartilage ou à l’os. L’idée est de laisser les cellules prendre la forme imprimée. C’est un processus très long, qui demande beaucoup de recherches et nous serons certainement confrontés à des problèmes d’éthique. C’est un projet à long terme mais qui peut déjà aider les entreprises pharmaceutiques à tester les nouveaux médicaments sur un tissu humain bio-imprimé, pour ne pas mettre en risque la santé d’un patient. 

Simon : Pour Trideo, l’axe de développement est le Brésil. Nous voulons toucher ce marché-là afin de s’étendre dans un autre pays. Notre objectif est de commencer à fabriquer là-bas avant la fin de l’année. Aujourd’hui, nous avons une trentaine de machines et nous imprimons une centaine de projets par mois. Nous aimerions développer le service d’impression et continuer à travailler sur des projets innovants. 

Nicolas : Ce qui me fait rêver, ce serait de changer de matériaux. Nous avons beaucoup travaillé avec du plastique mais ce serait passionnant de pouvoir imprimer une maison avec du ciment ou d’utiliser un matériau vivant comme on commence à le faire avec Webio afin d’imprimer des tissus organiques. C’est une application nettement plus impactante. L’impression 3D ne se limite pas qu’au plastique.

Quelle est votre “European Touch” ?

Nicolas : C’est un peu à double-tranchant car cette touche européenne peut permettre de mettre en confiance les clients qui nous perçoivent peut-être comme étant plus sérieux. Mais il y a aussi le problème du côté du fournisseur qui veut toujours te facturer deux fois le prix parce que tu es européen. 

Simon : Être européen apporte plus de confiance au début. On se démarque peut-être un peu par le marketing, nous apportons un soin particulier à la présentation des stands lors des évènements par exemple. Cela nous permet de nous différencier de nos concurrents. 

Laurent : Nous avons peut-être un peu plus de rigueur. On est ponctuel, on nous reproche parfois d’arriver à l’heure (rires).

Quel conseil pourriez-vous donner aux jeunes entrepreneurs de l’éco-système franco-argentin ?

Nicolas : Il faut vraiment être sûr de vouloir rester ici, ce n’est pas quelque chose de facile parce que la volonté de chaque entrepreneur va être mise à l’épreuve. Si on lit que telle procédure prend une semaine, il faut en compter deux. Il faut aussi tenir compte de l’inflation, un entrepreneur qui arrive ici ne va plus gagner en euro, il faut faire face à l’inflation comme les Argentins et ce n’est pas quelque chose à laquelle on est habitué en Europe.

Simon : Je pense qu’il faut très rapidement mettre son côté européen à part, analyser comment les gens fonctionnent ici et ne pas critiquer mais copier les codes et les coutumes parce que les gens fonctionnent très différemment. Ce n’est pas en continuant de penser à l’européenne que l’on va évoluer. Il faut s’adapter à l’environnement et aux délais pour ne pas souffrir de ce fonctionnement, et pour être efficace au moment de travailler. 

Laurent : Il ne faut pas hésiter à sortir dehors. Ce n’est pas parce que l’on monte une boîte que l’on va tout de suite devenir entrepreneur à succès. Quand on a commencé, on sortait acheter les boulons, on faisait tout le travail qui n’est pas forcément très reluisant, ce n’est pas facile, tout n’est pas fluide, tout ne fonctionne pas de manière automatisée. Il faut bien prendre conscience du contexte économique du pays, savoir qu’il y a deux marchés au niveau peso-dollar, il faut être bien renseigné. Il faut apprendre à gérer son argent malgré l’inflation car l’objectif quand on est une start-up, c’est de survivre. 

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