Le Río Matanza-Riachuelo parmi les 10 fleuves les plus pollués de la planète

Le Río Matanza-Riachuelo parmi les 10 fleuves les plus pollués de la planète
Photographie : Le Río Riachuelo vu du quartier Nueva Pompeya  – ElCarretero

 

Il s’élance sur 64 km au sud-ouest de la ville de Buenos Aires. Le fleuve Matanza-Riachuelo traverse 14 municipalités de la province, avant d’arriver dans les quartiers de Barracas et de La Boca. Finalement, il se jette dans le Rio de la Plata, y déversant ses 200 ans de contamination. C’est dans le Rio de la Plata que l’AySa puise ensuite l’eau qui coule de nos robinets. Nous avons enquêté sur ce fleuve qui serpente dans la province, et dans lequel il y a tout, sauf de l’eau.

 

 

Une pollution historique et longtemps ignorée

Il faut remonter jusqu’au tout début du XIXème siècle pour comprendre la catastrophe écologique de la Cuenca Matanza-Riachuelo. La Cuenca Matanza-Riachuelo est divisée en trois zones distinctes : la zone basse, dense et développée industriellement, la zone moyenne, moins peuplée et moins développée et la zone haute, qui est la zone rurale où prédominent les activités agricoles. Entre les XVIIIème et XXème siècles, les usines de production de viande salée d’Argentine, d’Uruguay et de Bolivie prolifèrent. Un grand nombre d’entre elles s’installent sur les rives du fleuve Matanza-Riachuelo. Les abattoirs et les “curtiembres” (usines de transformation des peaux) s’installent également. Les fabriques n’hésitent pas à déverser carcasses d’animaux et produits chimiques directement dans l’eau.

 

Entre cette époque et aujourd’hui, des centaines d’entreprises industrielles se sont installées au bord de l’affluent. Dans un premier temps, les ateliers métallurgiques, les chantiers navals et les centres de production électro-domestiques s’installent au bord de l’eau, partageant un intérêt économique avec l’industrie de la viande. Les activités se sont ensuite diversifiées et les entreprises se sont développées en intégrant le fleuve dans leur chaîne de production. L’eau leur a permis d’évacuer leurs déchets facilement, de s’approvisionner et d’utiliser le cours d’eau comme un moyen de transport de marchandises bon marché. Les mesures que les gouvernements successifs ont tenté d’imposer aux entreprises n’ont jamais été respectées, et cette ignorance a créée des tensions vives entre l’État et les directions, qui continuent d’exister aujourd’hui.

 

Selon un rapport du gouvernement, 931 entreprises sont identifiées comme étant des “agents contaminants” en 2018. Encore aujourd’hui, la zone n’est dotée que d’un système d’assainissement rudimentaire, ce qui transforme le cours d’eau en un égout géant. Avec l’augmentation de la population vivant dans la zone (actuellement 8 000 000 de personnes), la zone a généré de plus en plus de déchets. La concentration de décharges à ciel ouvert dans la zone a décuplé la masse de déchets flottant dans le fleuve. Aujourd’hui, les déchets organiques représentent 80% de la pollution du fleuve.

 

Carte du bassin hydrographique du Rio Matanza-Riachuelo – Observatorio Metropolitano

 

 

Qu’est-ce qui pollue le fleuve?

Parmi les produits déversés dans le fleuve, on trouve un panel ample d’éléments. Selon un rapport de Greenpeace datant de 2013, la présence de métaux lourds et les chiffres relatifs à la concentration d’oxygène dilué sont préoccupants. Parmi ces métaux, on trouve du cadmium, du cuivre, du chrome, de l’arsenic, du mercure, du plomb, des détergents et des substances phénoliques. On trouve aussi un taux important de matière organique.

 

Longtemps, aucune politique environnementale n’est mise en place pour contrôler et limiter la pollution du fleuve. C’est en 2006 que se met réellement en place un processus de nettoyage. À cette occasion, est créée la ACUMAR, c’est-à-dire l’Autorité de la Cuenca Matanza-Riachuelo. C’est une délégation gouvernementale chargée de mettre en oeuvre les travaux d’assainissement et de réaliser les études théoriques. La ACUMAR publie régulièrement un rapport déterminant les entreprises considérées comme agents contaminants. Parmi elles, COTO, YPF ou Coca-Cola ont été identifiées comme acteurs polluants.

 

Lors d’un entretien pour Argentina Investiga, la scientifique Martha Bargiela évoque un problème peu connu. Elle précise que les industries comme les habitants sont responsables de la détérioration du fleuve. Bien qu’involontaire, cette participation généralisée dans le temps par manque d’infrastructures rend la stratégie d’assainissement difficile. Les ingénieurs civils parlent non pas d’un “nettoyage” du fleuve, mais d’une “amélioration” de la situation environnementale de la Cuenca.

 

 

“Il n’y a pas beaucoup d’informations sur ce qu’est le Riachuelo, tant à l’échelle locale que mondiale.”

 

 

 

Soigner le fleuve

L’idée ne date pas d’hier et les promesses non plus. Dès 1811, le gouvernement parle d’un plan de nettoyage du fleuve alors que celui-ci commence déjà à se transformer. La teinte du sang et la suie des bêtes lui donnent une odeur étrange. Dans les années 1820, la loi interdit aux usines bovines de s’installer près du fleuve. En vain. Jusque dans les années 1990, aucune mesure ne sera respectée. En 1995, le gouvernement de Carlos Menem lance un plan de récupération du fleuve et affirme que “dans 1000 jours, on pourra se baigner dans le Riachuelo.” La Banque Interaméricaine pour le Développement finance ce projet à hauteur de 250 millions de dollars. La Secrétaire d’État des Ressources Naturelles et de l’Environnement, Maria Julia Alsogaray annonce une amélioration sur 3 ans. Enthousiaste, elle affirme que l’on pourra d’ici là pêcher et pratiquer des sports aquatiques. Mais 2001 arrive violemment, amputant le projet.

 

À partir de 2006, la ACUMAR est créée. La ACUMAR est une entité autonome et inter juridictionnel qui permet d’inclure les trois acteurs concernés par ce territoire : la Nation, la province de Buenos Aires et la Ville Autonome de Buenos Aires. La logique du gouvernement est de constituer un organisme chargé de la protection du fleuve, ce qui n’existait pas avant. En 2008, la Cour Suprême de Justice ordonne à la ACUMAR de présenter un plan de nettoyage du fleuve. Cette décision intervient en réponse au “Plan Mendoza”, quatre ans après qu’une association d’habitants ait réclamé une intervention de l’État, dénonçant les conditions sanitaires de l’embouchure. En 2008, la Corte Suprema de Justicia de la Nación ordonne a la ACUMAR de présenter un plan de nettoyage du fleuve censé recomposer l’environnement et impulser la création d’un fond de financement à cet effet.

 

En décembre 2009, la ACUMAR présente la PISA, le Plan Integral de Saneamiento Ambiental. Dorina Bonetti, l’actuelle directrice de ACUMAR, explique aux journalistes de ElCronista, que la priorité est axée sur les résidus organiques provenants des égouts et des déchets. Ceux-ci correspondent en effet à 80% de la pollution totale du cours d’eau. La AySa travaille pour mettre en place un système d’assainissement indépendant dans les habitations, pour que les réseaux ne soient plus directement connectés au fleuve. La ACUMAR propose de reloger un certains nombre de foyers qui vivent en zone à haut risque sanitaire. Les villes d’Avellaneda, de Lomas de Zamora et de La Matanza ont terminé ce processus de relocalisation des familles les plus exposées. Cependant, la municipalité de Lanus, la Villa 21-24 et la Villa Inflamable (Avellaneda) font face à des défis liés à leur extension. Les entreprises identifiées comme étant des agents contaminants doivent restructurer leur fonctionnement pour cesser de contaminer les eaux. Selon la ACUMAR, de plus en plus d’industries jouent le jeu de la reconversion, même s’il reste difficile de connaître les résultats effectifs.

 

 

Ce système de traitement, comment ça marche ?

Le Plan Integral de Saneamiento Ambiental prévoit la mise en place d’un système de traitement des eaux sous l’autorité de l’AySA. Il est divisé en trois parties que l’on peut découvrir schématiquement dans la vidéo publiée par l’institution.

 

 

C’est un système d’ingénierie sophistiqué qui a pour objectif de récupérer les déchets accumulés dans le Riachuelo. Sur trente kilomètres, le tunnel du Méga Collecteur récupère les déchets des égouts pour les apporter au Centre de Pré-traitement des déchets. À l’embouchure entre le Riachuelo et le Rio de la Plata, cette infrastructure permet de filtrer les eaux et de traiter les déchets. Plus loin, après avoir parcouru un autre tunnel de douze kilomètres, les liquides traités sont déversés dans le Rio de la Plata. Le Rio de la Plata se charge ensuite de diluer l’eau naturellement, grâce à un processus d’absorption naturelle.

 

La carte interactive ci-dessous montre la géographie des infrastructures et leur avancée. Seuls 11,7km/30,4km du Méga Collecteur, 17,7% du Centre de pré-traitement et 4,3km/12km de l’Emisario Subfluvial ont été construits.

 

 

Les travaux ont cependant pris du retard après que différents acteurs aient été pointés du doigt dans le scandale des “cahiers des pots-de-vin”. Début novembre, le juge Sergio Torres a demandé un rapport sur l’évolution des travaux, après avoir découvert que les trois entreprises chargées de la construction du système de récupération sont concernées par des affaires de corruption. Les accords prévoyant ce processus interdisent l’implication d’entreprises impliquées dans de telles affaires. Le Méga-Collector devrait être terminé en décembre 2020, l’Emisario Subfluvial en mars 2021 et le Centre de Pré-traitement en mars 2019. Le juge estime que, de toute évidence, ces échéances ne seront pas tenues.

 

De plus, l’avenir institutionnel de la ACUMAR a récemment changé d’orientation puisque dorénavant elle sera sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur. Coup de pouce ou intérêts politiques, l’année 2019 nous le dira.

 

 

Des doutes subsistent

L’ONG Greenpeace a accepté de répondre à nos interrogations sur leur vision de la situation environnementale du Riachuelo. Voici notre entretien avec Leonel Mingo, le responsable de projet pour la Cuenca Matanza-Riachuelo :

 

  • En premier lieu, pouvez-vous faire état de la situation du fleuve Matanza-Riachuelo, au jour d’aujourd’hui ?

La situation du fleuve est la même voire pire qu’avant. La Cuenca Matanza-Riachuelo est polluée depuis que l’Argentine est l’Argentine. La ACUMAR reconnaît elle-même que seuls 20% des objectifs ont été atteint en 2016. C’est un désastre.

 

  • Quelles sont les sources de pollution du fleuve ?

Il y a de tout. Le fleuve est très grand, il couvre presque 20 villes et s’étend sur environ 70 kilomètres. Il y a plus de 10 000 industries qui bordent le fleuve, des entreprises pharmaceutiques, métallurgiques, des ateliers de traitement des peaux. Tout cela continue à polluer l’eau. Il y a des métaux, l’absence de réseau d’égout, les déchets.

 

  • Quels risques pour la santé cette contamination élevée provoque-t-elle et combien de personnes cela concerne-t-il ?

La présence de métaux dans l’eau provoque un indice haut de cancers dans la zone, surtout dans la zone basse qui est la plus peuplée et aussi la plus contaminée. La Villa Inflamable est dans un état critique. ll y a un fort risque de maladies car il y a entre 6 et 8 millions de personnes qui vivent au bord de la Cuenca. Toutes ces personnes sont en situation de risque même si les risques ne sont pas les mêmes en fonction de la zone. C’est vraiment la misère pour ces gens-là. Beaucoup de personnes vivent sur des bottes de terre et lorsqu’il y a des fortes pluies, l’eau remonte et les gens se retrouvent avec toute la pourriture du fleuve. L’accès à l’eau potable est limité et la plupart des foyers n’ont pas de réseaux d’égout, tout est évacué à même le fleuve. Cela expose la population à un risque sanitaire élevé.

 

  • Depuis 2006, le gouvernement national s’engage significativement pour “soigner” le fleuve. Quelles actions sont-elles mises en place ?

Aucune. La mesure la plus significative qu’a prise le gouvernement a été la création de la ACUMAR qui est un organisme constitué de tous les représentants nécessaires. Cela a permis de centraliser toutes les décisions et de contrôler unilatéralement les mesures autour de la Cuenca. L’idée est bonne car avant cela, il fallait coordonner les représentations au niveau national, provincial, municipal et avec la ville de Buenos Aires. La ACUMAR  a eu à disposition 5,2 milliards de dollars et n’est arrivé qu’à 20% de ses objectifs. Il n’y a pas assez de contrôles des industries. Certaines entreprises, et la directrice de la ACUMAR le dit elle-même, préfèrent payer l’amende qui leur coûte moins cher que d’entrer dans un processus de transition écologique. Il n’y a aucun document sur une éventuelle transition écologique d’une entreprise, alors on ne croit pas que les industries fassent quelque chose.

 

  • Quels changements et/ou résultats Greenpeace a pu constater entre 2006 et 2018 ?

Le problème c’est que les actions qui ont été mises en place sont superficielles. C’est comme du maquillage. On construit un mur dans la ville pour ne plus voir le fleuve. Cela ne va pas à la source du problème. Il y a eu tout un dossier indigeste de 800 pages publié qui détaille toutes les actions à mettre en place pour “nettoyer” le fleuve mais il faut bien penser que l’on ne peut pas “nettoyer” un fleuve, il faut arrêter de le polluer. C’est simple, il faut fixer un objectif 0 déchets. Tant qu’il n’y aura pas de réseau d’assainissement structuré, tant que l’on continuera d’évacuer les déchets organiques et industriels dans l’eau et que les déchets passeront partout, on ne pourra pas avancer. Il faut aussi penser à relocaliser les personnes les plus vulnérables. Certaines ont déjà été relogées, mais très peu par rapport au besoin réel. Après tout cela, on pourra débattre pour nettoyer, mais avant, il faut arrêter de salir.

 

  • Selon vous, quelles actions de la société civile devraient être mises en place au quotidien pour avoir un impact positif sur le fleuve ?

Nous travaillons beaucoup avec les habitants et les seules choses qu’ils puissent faire, ce sont des recours légaux auprès des institutions publiques. Les habitants n’ont pas les outils pour construire des égouts, les habitants ne peuvent pas bloquer les industries, les habitants ne peuvent pas filtrer l’eau. C’est l’Etat qui soit s’en charger.

 

 

Pour conclure, il est clair que la contamination du fleuve Matanza-Riachuelo est un processus historique qui s’enracine depuis que les hommes vivent au bord de cet affluent. Depuis les années 1990, il devient nécessaire d’enrayer la catastrophe environnementale qui se déverse dans le Rio de la Plata. L’affaire s’est politisée et de grands travaux sont actuellement en oeuvre pour mettre en place un système de collecte des déchets pour nettoyer le fleuve. Le gouvernement semble s’armer de technologies nouvelles pour faire face au problème sanitaire qui dégrade le sud de la capitale. Les intérêts gouvernementaux et industriels ne sont cependant pas toujours compatibles avec une telle ambition. L’enjeu est de taille mais les professionnels sont formels : on ne peut pas nettoyer un fleuve, il faut simplement arrêter de le polluer.

 

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