Comment l’Argentine a-t-elle vécu la Première Guerre mondiale ?

Comment l’Argentine a-t-elle vécu la Première Guerre mondiale ?
Image : Photographie d’archives de Vicente Almonacid. Source : Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires et Biblioteca Nacional de España

 

Paris se souvient. Ses églises chantaient, il y a cent ans, messagères de la paix. L’armistice mettait fin à la Grande Guerre. Ce ne fut pas la “Der des Der”, mais l’une des guerres les plus meurtrières de l’Histoire. Le dimanche 11 novembre 2018, le président Emmanuel Macron a accueilli les chefs d’État de 70 pays à Paris, place de l’Étoile. Les pays ont rendu hommage aux 10 millions de soldats emportés par le conflit, et qui vivent encore dans la flamme du soldat inconnu. On parle souvent de la Première Guerre mondiale en se focalisant sur l’Europe. Mais toutes les régions de la planète ont vécu ce conflit de leur point de vue. L’Argentine aussi, pour laquelle la position de neutralité n’a pas été si facile à maintenir.

 

Une réaction en chaîne

28 juin 1914. L’Archiduc François-Ferdinand, héritier du trône des Habsbourg en visite à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine, est assassiné par un nationaliste serbe. Il ne reste plus qu’un lancé de dominos diplomatiques pour conduire au déchaînement des déclarations de guerre, entre les 3 et 5 août. Les nationalistes serbes, désirant récupérer leur souveraineté sur la région yougoslave, s’opposent à la puissance austro-hongroise. Le ministère des affaires étrangères de cette dernière voit dans l’assassinat politique l’opportunité de déclarer la guerre à la Serbie, refusant toute conciliation. En alliée fidèle, la Russie décide de soutenir la Serbie. L’Allemagne déclare alors la guerre à la Russie, puis à la France après avoir envahit la Belgique. La Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne le lendemain. Le conflit se généralise à toute l’Europe où il s’étendra pendant quatre longues années. 10 millions de soldats mourront, 20 millions d’autres rentreront mutilés et 7 millions de civils seront tués.

Le 9 août 1914, le président Roque Sáenz Peña s’éteint, après quatre ans de présidence. Alors que l’Europe s’embrase, l’Argentine pleure son représentant, connu pour avoir réformé de manière plus juste le système électoral et parlementaire. Lui succèderont le président conservateur Victorino de la Plaza jusqu’au 12 octobre 1916 puis le président radical Hipólito Yrigoyen jusqu’au 12 octobre 1922. Bien que le gouvernement de Yrigoyen se soit montré critique envers celui de son prédécesseur, les deux présidents ont maintenu une politique de neutralité durant la Première Guerre mondiale.

Plusieurs raisons expliquent cette posture. L’historien Ramón D.Tarruella analyse la politique de l’Argentine pendant la Première Guerre mondiale dans son livre 1914. Argentina y la Primera Guerra mundial. Ce dernier rappelle que l’Argentine entretenait à l’époque des relations commerciales avec les différents acteurs européens, comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, vitales pour son économie. Ces puissances n’avaient pas d’intérêt à convaincre l’Argentine d’entrer en guerre, au risque de perdre un partenaire commercial précieux. Le pays sud-américain exportait notamment de la viande et des céréales vers l’Europe. Conserver des relations économiques avec l’Allemagne permit à l’Argentine de ne pas tomber dans une dépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. La puissance nord-américaine, elle, a pourtant exercé des pressions sur le gouvernement Yrigoyen en faveur de l’entrée en guerre des argentins.

 

Les héros célestes

La neutralité politique de l’Argentine n’a pas empêché des milliers de soldats argentins de se battre sur le front européen. D’origine étrangère ou volontaires, le gouvernement argentin dénombre 40 000 soldats partis dans les tranchées ou engagés dans l’aviation. Vicente Almandos Almonacid, originaire de La Rioja, s’engage comme pilote dans la légion étrangère française le 10 août 1914. Nommé capitaine, il est décoré de la Croix de Guerre et de la Légion d’honneur. Il se confie au journal espagnol Caras y Caretas en 1916, sur le jour où il a failli être abattu par l’armée adverse. Parti bombarder une usine de gaz asphyxiants, il est repéré par les Allemands qui le pourchassent. Il s’en sort grâce à des manoeuvres courageuses et déclare : “Quand j’ai atterri, j’ai pris une grande respiration, car ce jour-là j’ai vu la mort de très près.”

Trois fils d’un vétéran français de la guerre contre la Prusse de 1870 ont choisi de partir défendre la patrie de leur père. Francis, Juan et Luis Verge ont combattu, et l’on sait que Francis a été fait prisonnier en Allemagne, selon les archives nationales argentines. Comme eux, on estime que 5800 volontaires argentins se sont engagés dans l’armée française.

 

L’ambassadeur de France en Argentine, M.Pierre Henri Guignard, a rendu hommage dimanche aux soldats français et argentins morts pour la France. C’est un centenaire historique où s’intensifie le devoir de mémoire collective, et d’autant plus depuis le décès du dernier poilu, en 2008. Aux côtés de l’ambassadeur allemand, Jürgen Mertens, le diplomate français a rappelé l’importance de maintenir le multilatéralisme, en marge du Forum de Paris sur la Paix. Il nous invite à “nous rappeler de ce jour avec un esprit d’amitié et de réconciliation.”

 

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