Littérature – “Leurs enfants après eux”, un prix Goncourt teenager sur fond de misère sociale

Littérature – “Leurs enfants après eux”, un prix Goncourt teenager sur fond de misère sociale

Photographie : Illustration, ElCarretero

 

Le prix Goncourt 2018 récompense l’écrivain de 40 ans, Nicolas Mathieu, pour son deuxième roman “Leurs enfants après eux” publié chez Actes Sud. Un livre qui suit l’adolescence d’Anthony sur six étés, ceux de ses quatorze ans à ses vingt ans dans les années 90. Autour de lui grandissent Steph, Clem, Hacine, son cousin et les autres, un groupe de jeunes tiraillés entre les émois de la jeunesse et le besoin irrépressible de s’arracher d’Heillange, ville fantôme de l’est de la France, ancrée dans un status-quo social miséreux.

 

Écrivain sur le tard

Originaire d’Épinal dans les Vosges, Nicolas Mathieu est né le 2 juin 1978 d’un père électromécanicien et d’une mère comptable. Après des études d’histoire et de cinéma, il exerce différentes activités, dont le métier de journaliste. Il publie son premier livre “Aux animaux la guerre”, un roman noir, en 2014. De petits boulots en petits boulots, son écriture est récompensée sur le tard, en 2014 et 2015 avec les Prix Erckmann-Chatrian et le prix Mystère de la critique. C’est son origine sociale qui inspire son second roman de 730 pages “Leurs enfants après eux”, où l’auteur dépeint les contours d’une France qui vit dans l’ombre de son passé industriel. Le jeune écrivain reçoit le 115ème prix Goncourt avec bonheur, mais non sans surprise. Il déclare en effet sur le plateau de La Grande Librairie, interrogé par François Busnel, que :

 

“Actes Sud l’avait eu l’an dernier et il me semblait que la foudre ne tombait jamais deux fois au même endroit.”

 

Une adolescence romanesque

Heillange, petite ville de l’est de la France. Cette région post-industrielle, qui a vu fermer ses usines de métallurgie, soutient le décor où grandit Anthony. Un père alcoolique, une mère dépressive mais aimante, le jeune homme découvre la vie adulte en traversant une adolescence faite d’expériences et d’aventures. On le découvre à 14 ans, dans la fumée de ses premiers joints, les yeux baladeurs dans le monde de la nuit, encaissant des coups et des cuites qui forgeront son corps d’homme.

Il tombe amoureux de Steph, jeune demoiselle inaccessible, issue d’un milieu bourgeois, qui rêve de partir. Et elle n’est pas la seule, tous, au fond, ne rêvent que d’une chose, s’affranchir de leurs déterminismes sociaux, de cette ville sans horizon. Ils savent que s’ils restent ici, sur le sentier de leurs parents, ils auront la même vie qu’eux. Ce destin ouvrier, sans autre perspective qu’un travail harassant dont la peine s’endort grâce à l’alcool, nourrit la colère de ces jeunes. Entre eux, dans leurs relations, amicales, conflictuelles, sexuelles, un fossé : la classe sociale. Ils veulent se débarrasser d’un “héritage qui est un poids mort” dans un monde qui, pourtant, est encore transitoire, incertain, pas assez moderne.

 

La couverture du livre édité chez Actes Sud

 

L’écriture incisive de l’écrivain extirpe à la réalité chaque petit détail, parfois dans la poésie du paysage d’été, dans la chaleur des morphologies qui se découvrent ou dans la confrontation crue aux aventures foireuses. Le roman se termine à l’été 98, dans la frénésie nationale de la Coupe du Monde, lorsque la France se qualifie pour la finale. Quelques jours durant s’extirpent les catégories, tous sont rassemblés pour la même joie, tous Français malgré les accents douteux des indésirés. Hacine, fils d’immigrés marocains, hérite de son enfance un sentiment d’apatride que le regard des autres a conforté. Certains choisiront l’émancipation par les études. Les autres, qui n’auront pas cette chance (c’est-à-dire les dispositions économiques), reproduiront un schéma familial qui éteindra, à l’aube de la vingtaine, les rêves d’été de leur jeunesse.

 

 

La misère sociale d’une France dont on parle peu en littérature

 

Nicolas Mathieu écrit à la fin du roman, page 716, le passage suivant :

“Et les choses, finalement, avaient repris un cours admissible, après le grand creux de la crise. Encore que la crise, ce n’était plus un moment. C’était une position dans l’ordre des choses. Un destin. Le leur.”

Le propos n’est pas tant de faire état d’une misère ouvrière mais d’une classe sociale qui trébuche continuellement entre classe moyenne basse et pauvreté effective. Le langage pauvre des dialogues montre la résignation d’une vie entière, où “la prison des jours” devient l’ordre des choses. Chacun est à sa place. Ceux qui ont du mal à s’y faire peuvent s’en remettre aux antidépresseurs, en attendant les trois semaines de congés payés estivaux. Chacun à sa place dans la hiérarchie sociale sait qu’il n’aura que la retraite pour en démordre, s’il arrive jusque-là. Tout s’éteint à petit feu, les corps, les esprits, les relations entre les êtres, les mariages, les ambitions. Heillange est le ruisseau d’une fatalité sociale, que l’égalité des chances promue par une école qui trie les êtres dès l’école primaire ne saurait amoindrir.

C’est un roman de la cassure sociale qui se creuse dans les années 90 et que la France vit aujourd’hui. L’importance du propos fait écho dans un contexte où le mouvement “gilets jaunes” s’organise pour protester le samedi 17 novembre contre la hausse du prix des carburants. Dans un contexte où le thème de l’immigration animent de nombreux débats. Dans un contexte où la réalité sociale se montre, avec sa pauvreté, son taux de chômage et cette partie de la population qui souffre de déclassement.

 

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