Comment fonctionne le système de santé argentin ?

Comment fonctionne le système de santé argentin ?

La sécurité sociale, une histoire ancienne

1904. Juan Bialet Massé s’élance dans un long voyage à travers quatorze provinces argentines. Le médecin d’origine catalane, envoyé par le gouvernement du président Julio A.Roca, s’en va vivre le quotidien des travailleurs, ouvriers et peuples indigènes du pays. Il rencontrera les petites mains agricoles de l’immense campagne, ira goûter le sucre des exploitations tucumanas, salteñas et jujeñas, respirer l’air des mines de La Rioja et découvrir le potentiel hydroélectrique de la province de Córdoba. Il écrira un rapport de 1500 pages, faisant état des conditions de travail de la population qui réclame une réduction du temps de travail journalier et qui aspire, comme pour beaucoup de pays au sortir du XIXème siècle, à de meilleures conditions de vie. Bialet Massé, d’une justesse cinglante, analysera les conséquences de la fatigue sur le corps humain et fera état de la misère dans laquelle vivent les travailleurs de la nation. De cette expédition documentée, portée par une voix impolitiquement correct, naîtra la même année ce qui fut la mère de la sécurité sociale argentine.

Durant la première décennie du XXème siècle, le système de financement des retraites dites contributives voit le jour. 5% des salaires des actifs sera dès lors prélevé puis redistribué aux retraités. Entre 1904 et 1939, plusieurs régimes de sécurité sociale voient le jour en fonction des différents secteurs d’activité (ferroviaire, publique, bancaire, militaire par exemple). Il faudra attendre les années 40 et l’arrivée du péronisme au pouvoir pour que s’universalise la sécurité sociale. Cette dernière prend en charge cinq subdivisions de couverture qui correspondent aux indemnités familiales, au chômage, aux retraites, aux risques et aux accidents du travail et au sujet qui nous intéresse ici, la santé. Comment se soigner en Argentine ? C’est une question majeure qui nous taraude, nous, expatriés et voyageurs, rendus à prier pour que ni ne sortent ces capricieuses dents du fond ni ne se rompe par mégarde un orteil indiscipliné. Voici donc ébauchée, en quelques lignes, une perspective de troc de la très chouchoutée carte vitale.

 

La Couverture Universelle de Santé, comment ça marche ?

Le système de santé argentin se caractérise par sa fragmentation et sa désarticulation. Il s’inspire de deux modèles construits sur une philosophie différente : les modèles allemand (bismarckien) et anglais (beveridgien). Le premier pense la prise en charge sanitaire en privilégiant la logique assurantielle c’est-à-dire que les prestations sont versées aux individus qui se sont assurés contre le risque de maladie. Le second se fonde sur une logique assistancielle ce qui signifie que les prestations sont versées aux individus qui en ont besoin. En Argentine, les deux systèmes existent. Il est possible de contracter une assurance, une “prepaga”, qui contre le versement d’une mensualité, assure son client de prendre en charge ses soins futurs. Cependant, la Constitution argentine garantie le droit à la sécurité sociale comme étant un droit constitutionnel. La santé est un droit universel, il est possible de se faire soigner dans n’importe quel établissement public du pays et ce, sans aucune distinction. Tous les étrangers, à condition de s’armer de patience, peuvent donc recevoir des soins basiques dans les hôpitaux publics. La loi de la Couverture Universelle de Santé (CUS – Cobertura Universal de Salud) a été pensée pour limiter la fragmentation du système global de santé, qui excluait les plus défavorisés, c’est-à-dire les personnes non-actives, au chômage ou travaillant de manière informelle.

Mettre en place une couverture universelle de santé relève de la complexité dans un pays fédéral comme l’Argentine. Il faut prendre en compte trois subdivisions estatales qui sont les autorités nationales, provinciales et municipales. Chaque province est responsable de son système de santé. Pour homogénéifier ce contexte multiple, le gouvernement argentin avait déjà créé le PMO (le Programme Médical Obligatoire – Programa Médico Obligatorio) en 1995. Ce programme liste les prestations médicales et les prescriptions de médicaments obligatoires partout dans le pays. Parmi les prestations prises en charge, on note que le plan de maternité et de couverture de la petite enfance ainsi que les hospitalisations sont prises en charge à 100%. Les médicaments couverts par le PMO sont pris en charge à 40%. La CUS, inaugurée à Mendoza en 2017, ambitionne de moderniser le système de santé en le numérisant. Prendre un rendez-vous en ligne, créer un espace de santé numérique et attribuer un médecin traitant à chaque patient sont des mesures qui prennent modèle sur le fonctionnement des établissements privés. Ces derniers disposent, en général, de meilleures infrastructures qui leur permettent de proposer des prestations de santé optimales. Ce plan est pensé pour les argentins et les étrangers résidents en Argentine. Bien que la couverture de santé universelle existe déjà, le ministre de la santé de l’époque, Jorge Lemus, parle “non pas d’offrir une couverture à ceux qui n’en ont pas, mais de l’apporter à ceux qui n’y ont pas accès comme il se doit.” Il semble cependant, et même si la modernisation du système public de santé est un processus à long terme, qu’il faudra attendre avant que les résultats s’enracinent partout, et d’autant plus en cette période de crise économique.

 

Un système qui reste cependant inégalitaire

Aujourd’hui, tous les travailleurs sont reliés à une “obra social”. Celle-ci est différente en fonction du secteur d’activité de l’employé. Les trois meilleures mutuelles, selon une étude réalisée par miobrasocial.com.ar, sont la Obra Social Luis Pasteur, qui assure le personnel médical, la Obra Social OS Petroleros et la Obra Social Unión Personal, qui assure les travailleurs publics. Cependant, cette même étude a été réalisée auprès des assurés des prepagas privées telles que OSDE, Medicus ou encore Swiss Medical, et celles-ci obtiennent un meilleur taux de satisfaction. À plus large échelle, une seconde étude, réalisée par l’Institut National de Statistique (Instituto Nacional de Estadística – INE) espagnol, montre que le contexte socio-économique familial est pré-déterminant dans l’accès aux soins médicaux. Les familles qui disposent de bas revenus rencontrent en moyenne plus de difficultés pour recevoir des soins et obtenir des médicaments. Appliquée à l’Argentine, cette thèse illustre une réalité préoccupante : il semblerait que 32,7% de la population argentine ne soit ni affiliée à une obra social ni à une prepaga. Malgré l’accès universel à la santé dans le pays, certains soins restent inaccessibles pour les personnes non couvertes, et notamment dans les provinces.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *