Expo – Entretien avec Matthieu Bertea, l’artiste qui voyage en scanner portatif

Expo – Entretien avec Matthieu Bertea, l’artiste qui voyage en scanner portatif
Photographie : Matthieu Bertea à l’inauguration de l’exposition VAGAR à l’Alliance Française le 5 novembre 2018 – ElCarretero

 

L’artiste Matthieu Bertea nous parle de sa résidence artistique itinérante en scanner portatif sur 6600 km en Argentine, à l’occasion de l’exposition VAGAR à l’Alliance Française. Inaugurée le 5 novembre et visible jusqu’au 5 décembre, les travaux de l’artiste qui a parcouru le pays en passant par Ushuaïa, Mendoza, Córdoba et Rosario nous font voir la nature sous un autre angle, celui de la scanographie. Diplômé des beaux-arts d’Aix-en-Provence, cette technique s’est imposée dans le travail de l’artiste, qui y voit une façon de se connecter avec le lieu et les énergies qui le régissent. Rencontre avec un artiste surprenant et authentique.

 

VAGAR, c’est l’histoire d’un voyage, d’un road-trip en scanner portatif sur 6600 kilomètres où vous parcourez l’Argentine en passant par Ushuaia, Mendoza, Córdoba et Rosario. Vous présentez ce projet dans le cadre de la BIM, la Bienal de la Imagen en Movimiento qui aura lieu au mois de novembre, et en voyant les premiers résultats de cette expérience, on a le sentiment que vous entrez dans quelque chose de plus organique et de plus abstrait par rapport à vos oeuvres précédentes. Comment qualifieriez-vous ce voyage, en quelques mots ? 

Je dirais…multiple. Il y avait un rapport très authentique au monde extérieur, surtout à Ushuaïa au début du voyage, parce que j’arrivais dans un lieu aux paysages que je ne connaissais pas. Les relations avec les gens ont été très riches parce qu’elles étaient souvent hasardeuses. On peut dire que le hasard a été essentiel dans mon travail. Comme je suis arrivé sans itinéraire précis et que je suis toujours accompagné de mon scanner, je me fondais dans le paysage pour faire l’expérience du lieu.

 

Comment ce projet est-il né ?

J’ai répondu à l’invitation de Caroline Coll, directrice culturelle de l’Alliance Française et commissaire de cette exposition. J’ai fait escale dans toutes les Alliances des villes où j’ai été, ce qui m’a permis de faire beaucoup de rencontres qui m’ont marquées. VAGAR, c’est la traduction du mot “vaguer”, c’est un mot qui signifie “aller ça et là sans se fixer d’un côté à l’autre” et je choisis de faire l’expérience de cette errance.

 

Dans certaines images, on voit que vous avez beaucoup travaillé au contact des éléments bruts, comme le bois, la pierre, les plantes et certaines formes et couleurs traditionnelles andines. Comment expliquez-vous ce parti-pris ?

Oui c’est vrai. C’était un voyage dans des endroits que je ne connaissais pas, j’étais dans un état de découverte permanente face à ce qui m’entourait. J’ai travaillé d’une façon très sensorielle, c’était une approche intuitive et pas du tout analytique face à cet environnement. Avec le scanner, je ne vois pas instantanément ce que je fais et je ne retouche presque pas les images que j’obtiens. Cela me permet d’être plus attentif, de regarder, d’observer. Ensuite, je fais l’expérience tactile de ces matériaux. Les éléments bruts se suffisaient à eux-mêmes et j’étais émerveillé par les paysages que je voyais, alors j’ai utilisé les matières qui les composent tel quel.

Dans ce projet comme dans les précédents tels que « Nos otros », « Destrússi » ou « Le complexe du paillasson » par exemple, vous utilisez un procédé bien particulier que l’on retrouve dans les légendes de vos travaux et qui s’appelle la « scanographie ». En quoi cela consiste-t-il ?

Lorsque je suis parti en échange, j’ai acheté le scanner portatif dans le but de pouvoir scanner mes dessins, je ne l’ai pas du tout acheté dans le but d’en faire un outil d’expérimentation et de création. Un jour, en scannant un dessin, j’ai aussi scanné un morceau de la table avec et j’ai trouvé que ça pouvait être intéressant de travailler sur les matières qui m’entouraient. C’est un objet qui mesure 25 cm de long et qui numérise une ligne de 21,65cm. Il fonctionne avec des piles et est équipé de petites roues qui scannent la surface que l’on parcoure. Il est devenu un compagnon de route que j’ai toujours avec moi et qui me permet de créer des liens avec les endroits et les personnes. Parfois, ça arrive que des personnes viennent me voir et me questionner lorsque je travaille, ça créé un contact qui n’aurait pas existé sans cette démarche. Cette technique permet d’avoir une approche très manuelle du monde, approche que j’avais déjà avant et qui va dans la continuité de ma pratique. Plus jeune, je peignais au rouleau et je sculptais au moyen de moulages et de prises d’empruntes. Je m’appuie sur ma main droite qui est comme un pilier qui me stabilise lorsque ma main gauche scanne. J’aime sentir les vibrations du scanner dans ma main, il y a un transfert d’énergie qui s’effectue. D’autant que je ne vois pas directement ce que je scanne. Je ne découvre le résultat qu’après, lorsque je transfère les fichiers de la carte SD à l’ordinateur. J’essaye de sentir plutôt que voir, ou alors de voir avec les mains.

 

Vous liez cette technique à d’autres médiums tels que la performance, la vidéo et l’écriture. Vous écrivez, dans une lettre d’appel à vos amis argentins pour réaliser l’autoportrait collectif « Nos otros », l’extrait suivant : « Depuis que je suis en résidence à la Ira de Dios, j’ai pour habitude de vivre et dormir dans l’espace d’atelier. Cela avec ou sans autorisation, peu m’importe. L’important étant d’être là. C’est un procédé de révolution silencieuse et quotidienne, que j’ai déjà expérimenté dans mon école d’art afin d’entrer dans une relation intime et sincère avec le lieu. Une relation basée sur une notion de contact, proche et amoureux. Parce que je ne veux pas faire de distinction qualitative entre les lieux, les matériaux et les personnes qui les habitent. Sans ordres, sens ou frontières, cette installation sera pour moi un moyen de les confondre concrètement. » Mais la condition première à la création semble être pour vous le lieu avant tout médium. Comment pensez-vous votre rapport à l’espace ?

Alors, il y a beaucoup de choses ici. À l’école, pendant près d’un an, j’ai vécu dans l’atelier avec des amis étudiants. Nous n’avions pas le droit de le faire. Nous avons cherché à sortir du cadre de l’institution scolaire et surtout nous avons voulu créer des liens différents par rapport à de simples relations étudiantes. J’en ai finalement fait le sujet de mon mémoire qui s’appelle “Pour un cambriolage amoureux” et qui a été félicité par le jury. Il faut parfois enfreindre et négocier les règles, sinon le travail artistique n’a plus lieu d’être, on n’est pas artiste seulement de 8h à 18h. On n’est pas seulement des producteurs d’objets d’art. Cette démarche, que j’ai réitérée ensuite lors de la résidence à la Ira de Dios en 2017, c’était surtout pour pouvoir être in-situ, dans un contexte nocturne, dans le calme et le silence. Il y a quelque chose à voir avec la nuit, c’est un moment plus libre. J’ai besoin de pouvoir me connecter avec le lieu pour pouvoir créer ensuite. Le scanner est comme un pont entre le lieu et moi.

 

Ce n’est pas la première fois que vous exposez à Buenos Aires, vous avez notamment été très présent  en 2017 à la Ira de Dios et au Centre Culturel Recoleta. Le lieu, mais aussi la langue, apparaissent dans certaines de vos oeuvres. Comment expliquez-vous ce lien artistique que vous construisez, ici, en Argentine ?

J’ai toujours eu une attirance pour cette région du monde. C’est lié au football, je viens de Marseille, mais aussi aux nombreuses origines qui composent ma famille. J’ai des racines espagnoles, italiennes, arméniennes, c’est très similaire au contexte migratoire argentin de la première moitié du XXème siècle. J’ai aussi une curiosité pour les artistes ayant vécu entre la France et l’Argentine. Quand je suis parti en Allemagne en échange, j’étais aussi dans une démarche de découvrir où je me sentais bien, et même si j’ai aimé ce séjour, j’ai senti que le nord et l’est ne me correspondaient pas pour vivre. Je me sens mieux dans des cultures du sud, où les gens sont plus avenants. Je retrouve ça ici. J’ai eu l’opportunité, grâce à un programme d’échange d’artistes français et latino-américains à Marseille qui s’appelle “Dos Mares”, de partir en résidence artistique à Buenos Aires en 2017, à la Ira de Dios. J’apprends la langue de façon empirique, je n’aime pas tellement l’apprentissage académique dans les livres. Quand je suis revenu pour VAGAR, c’était un peu dur au début mais là ça va mieux, j’observe et j’écoute les autres parler et puis je répète, ça me semble plus formateur. C’est une façon de se connecter avec la culture argentine qui a sa propre langue, ses particularités et sa poésie.

 

Parmi vos références, on trouve l’artiste argentin Alberto Greco, le performer américain Chris Burden ou encore le poète portugais Fernando Pessoa, et comme référence française, Zinédine Zidane ! En quoi ce joueur, et peut-être plus largement le football, vous inspirent-t-il ?

Alors oui, je n’aime pas citer uniquement des artistes, il n’y a pas que des artistes qui peuvent nous inspirer. Zidane, c’est parce que j’ai joué pendant douze ans dans le même club que lui, le SO Septèmes, de mes 6 ans à mes 18 ans. Là-bas, ce n’est pas seulement un sportif, c’est un symbole social, un symbole économique, un symbole politique. Il est aussi important que peut l’être Maradona ici. Je jouais au poste d’avant-centre et c’est une position qui m’a beaucoup appris et qui m’a accompagnée dans ma construction personnelle. C’est la finalité du travail de toute l’équipe et c’est une sensation très particulière d’être celui qui marque les buts, parce qu’on est responsable au même moment d’une explosion de joie et d’une immense tristesse. Ce sport m’a beaucoup appris sur le contact avec les autres et sur le travail d’équipe. J’ai dû arrêter à 18 ans, à la suite d’une maladie. Ça a été un gros changement pour moi, j’ai ressenti le besoin de remplir mon esprit après avoir été très axé sur mon corps. J’ai étudié la sociologie, été vendeur dans un magasin de bricolage et étudié à l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence (ESAAIX). Je ne sais pas si j’aurais eu le même parcours si je n’avais pas dû arrêter le football.

 

Nous terminerons sur une question simple, quels sont vos projets artistiques pour le futur ? 

Je travaille sur l’écriture d’un livre artistique pour théoriser ma pratique. Évidemment, le scanner ne fait pas l’objet de beaucoup de travaux écrits et quand j’ai commencé, j’étais un peu perdu de ce point de vue là. Aujourd’hui, j’ai envie de me concentrer sur l’édition et l’écriture de ce livre.

 

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