Élection présidentielle argentine, du manichéisme à l’incertitude

Élection présidentielle argentine, du manichéisme à l’incertitude
Photographies : L’actuel président de l’Argentine Mauricio Macri, l’ex-présidente (2007-2015) Cristina Fernández de Kirchner, l’actuelle gouverneure de la province de Buenos Aires María Eugenia Vidal et Roberto Lavagna, ex-ministre de l’économie (2002-2005).

La politique, si elle est l’affaire de tous, finit souvent par ne plus être l’affaire de personne. Le cycle électoral s’est ouvert le dimanche 10 mars en Argentine à l’occasion de la première élection régionale, celle du gouverneur de la province de Neuquén. Un succès pour Omar Gutiérrez (Movimiento Popular Neuquino) qui fête sa réélection pour quatre ans avec 40% des voix, bottant en touche ses adversaires de Cambiemos et Unidad Ciudadana. Kirchnérisme et macrisme trouvent (enfin) terrain d’entente, celui de l’incertitude.

Vote-t-on toujours pour le moins pire ?

Le journaliste argentin Martín Caparrós a publié le 4 mars un article d’opinion intitulé “Sin elecciones” dans le New York Times en espagnol. L’éditorialiste y parle des élections présidentielles argentines de 2019 qui auront lieu à la fin de l’année. Pour l’heure, toutes les candidatures ne sont pas officiellement déposées et la campagne électorale n’a pas non plus commencé. Mais le journaliste fait une constatation : quelle pourrait être l’autre issue de cette présidentielle qu’un duel musclé entre l’actuel président de l’Argentine Mauricio Macri et l’ex-présidente (2007-2015) Cristina Fernández de Kirchner ? Ce sont deux blocs qui s’affrontent déjà depuis quatre ans, sans que ne s’effrite un seul des piliers de la traditionnelle opposition du socialisme et du libéralisme. Et pour cause : l’un comme l’autre a besoin de diaboliser le rival pour gagner.

“Le 24 novembre, le second tour décidera qui sera le prochain président ou présidente de la República Argentina. Ce sera le Jour de la Résignation, un grand moment de rejet : des élections qui ne vont pas décider qui doit être le président sinon qui ne doit pas l’être.”

Martín Caparrós – “Sin elecciones”, New York Times, 4 mars 2019

Selon une enquête sur les intentions de vote réalisée par Query Argentina y M&R Asociados entre le 2 et le 8 mars 2019, seuls 26,9% des sondés pensent voter pour Mauricio Macri. Parmi les 73,1% restants, 47,4% des sondés s’expriment en faveur des partis d’opposition et 25,6% restent, pour l’heure, indécis. Le sondage met en lumière des intentions de vote majoritairement contre Mauricio Macri. Seule une alliance des partis d’opposition garantirait la victoire de la gauche, qui reste divisée entre les péronistes partisans du kirchnérisme et les péronistes qui proposent un modèle différent.

La situation difficile du pays et les colères accumulées à cause des échecs polarisent l’échiquier politique à l’extrême, comme s’il était une opposition manichéenne entre le bien et le mal. En arrière-plan, deux leaders semblent sortir du lot : María Eugenia Vidal, l’actuelle gouverneure de la province de Buenos Aires et Roberto Lavagna, ex-ministre de l’économie (2002-2005). Problème : pour l’heure, aucun des deux n’a annoncé de candidature, les partis politiques étant encore en structuration jusqu’au mois de juin. L’enquête montre cependant que plusieurs scénarios sur l’issue de l’élection sont possibles, en fonction de la stratégie adoptée par les partis.

Graphique des intentions de vote basé sur une enquête réalisée par Query Argentina y M&R Asociados entre le 2 et le 8 mars 2019

L’élection présidentielle de 2019 n’attise pas l’enthousiasme, comme en témoigne le calendrier électoral décousu. En plus de voter pour un président de la République, les Argentins réformeront la Chambre des députés et le Sénat, changeront ou rééliront leurs gouverneurs provinciaux et seront convoqués au scrutin des PASO, c’est-à-dire aux primaires des partis. L’enjeu n’oppose pas tellement deux figures politiques imposantes. Ces dernières ne sont que l’illustration de deux entreprises politiques idéologiquement contraires et qui ne séduisent majoritairement aucun électorat nouveau.

Nombre de gouvernements régionaux ont d’ailleurs choisi d’avancer la date des élections afin que leur destin n’interfère pas avec celui de la hiérarchie. Si même le corps politique prend ses distances vis-à-vis des élections, il est bien possible que le scrutin du 27 octobre soit en fait un choix “entre la peste et le choléra”, pour quatre nouvelles années sans concordance entre le projet politique du gouvernement et des citoyens. Pour nuancer, on peut tout de même ajouter que cela n’est pas un phénomène que l’on peut observer uniquement en Argentine, mais partout dans le monde. En Amérique latine particulièrement, le modèle politique socialiste qui s’est imposé dans les années 2000 affronte la montée des partis de droite libéraux, ayant pris la tête de la plupart des pays latino-américains, et que l’on a pu voir culminer lors du premier sommet du Prosur.

Une dualité exacerbée

Cet affront entre le parti kirchnériste Unidad Ciudadana et Cambiemos est un duel au coeur des mutations sociales de l’Amérique latine. Si l’on se réfère à la crise politique vénézuélienne, aux présidentielles brésiliennes ayant mené à l’élection de Jair Bolsonaro, ou encore aux tensions survenues entre la Bolivie et l’Argentine ces derniers mois, on se retrouve face à une dépréciation de l’ancien modèle socialiste qui a connu son apogée dans les années 2000, à travers des figures comme Lula au Brésil ou le couple Kirchner en Argentine. Cette dualité s’est illustrée à l’occasion du G20 de Buenos Aires, contre lequel les leaders de gauche ont organisé une “contracumbre”. Cette polarisation exacerbée s’illustre dans les sondages où la société se divise en deux votes (le vote libéral et le vote socialiste), faussés par l’indécision.

Le système néolibéral a séduit le pays en 2015 dans ce qu’il proposait de nouveau. L’ouverture sur l’international, au coeur de la politique du gouvernement de Mauricio Macri, aurait pu fonctionner si elle n’était pas associée au prêt exorbitant accordé par le FMI en réponse à la crise économique de 2018. Les réformes proposées ces dernières années (levée des restrictions sur les exportations agricoles, élimination du contrôle des changes) n’ont pas encore eu le temps de bénéficier à l’économie du pays. L’épine dans le pied de ce modèle libéral reste son prédécesseur : séduisant encore une partie importante de la population, la gauche péroniste n’a jamais cessé de faire son travail d’opposition. Elle n’a pas non plus laissé passer l’opportunité d’analyser les problèmes de manière uniforme, en déversant la faute sur le travail du gouvernement en place.

Difficile d’endiguer cette stratégie lorsque les chiffres vont dans le sens de la pauvreté et du creusement des inégalités sociales. À l’inverse, cette gauche toute-puissante n’est pas épargnée par les scandales. Mme Kirchner s’est retrouvée au coeur d’une vaste affaire de corruption dès le mois d’août 2018 lorsque l’affaire des “Cuadernos de las Coimas” éclate au grand jour. L’actualité met en avant les problèmes judiciaires de sa fille Florencia, souffrante et partie séjourner à Cuba. Elle est rappelée par la justice et doit rentrer en Argentine d’ici au 4 avril.

De ces deux modèles qui fonctionnent en réalité l’un avec l’autre, il est compliqué pour d’autres figures d’émerger et de proposer une alternative à ce système polarisé. Premièrement, parce que ces candidats manquent d’ambition et se contentent de réutiliser des vieux modèles en tentant de leur redonner un coup de cirage. Les “péronistes modérés” tels que Sergio Massa, Juan Manuel Urtubey, Juan Schiaretti et Miguel Angel Pichetto ne réunissent pas encore un électorat qui pourrait contrer le pouvoir en place. L’enquête publiée met cependant en avant une opportunité non négligeable pour Cambiemos : María Eugenia Vidal pourrait gagner, si second tour il y a contre Cristina Kirchner. Elle est une carte que pourrait jouer le parti présidentiel, face au péroniste Ricardo Lavagna, qui pourrait lui aussi l’emporter si Mauricio Macri est candidat pour la réélection.

Quel projet politique pour l’Argentine ?

L’urgence est là. Elle s’aggrave à mesure que continue de se déprécier la monnaie argentine, le peso, que l’on a vu se heurter à de nouveaux soubresauts fin mars. Le dollar a atteint le seuil historique des $45, se rapprochant dangereusement du plafond fixé par la Banque Centrale à $50,97. Dans un tel contexte, difficile de proposer un projet politique à long terme. Comment concorder avec les grands enjeux du XXIème siècle tels que le changement climatique et l’égalité hommes-femmes alors que la pauvreté touche 32% de la population, que le chômage avoisine un taux de 9,1% et que Buenos Aires arrive sur le podium des dix villes les moins chères du monde ?

De crise en crise, le pays n’en reste pas moins divisé. Les programmes politiques seront développés dans quelques semaines, lorsque la campagne électorale aura officiellement commencé. À l’image de l’actualité récente, l’Argentine est un pays qui a besoin de renouveau tout en étant confronté à des divisions sociales fortes, comme ce fut le cas lors du débat sur la loi pour la légalisation de l’avortement.

Convaincre sera le grand défi des candidats à l’élection présidentielle. Chacun devra proposer un projet politique pour le pays, si telle est vraiment son ambition. Car, confronté à des mastodontes de la politique, l’épreuve du bien commun peut vite se transformer en guerre des gangs où le vainqueur ne devra pas oublier qu’il avancera sans l’approbation d’une grande partie de sa population.

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