De quoi le gilet jaune est-il le symbole ?

De quoi le gilet jaune est-il le symbole ?
Photographie : Un gilet jaune sur un toit à Mouscron, Belgique (malgré le coq français) – 24 novembre 2018, Jamain – Wikimedia Commons

 

Depuis le 17 novembre 2018, la France est en panne. Le mouvement des “Gilets Jaunes” a rassemblé des milliers de personnes partout dans le pays. À l’origine, c’est la hausse du prix des carburants qui a provoqué le mécontentement. La réforme initiée par le gouvernement pour la transition écologique a été rejetée par la population qui exprime depuis bientôt un mois son ras-le-bol général. Les Français issus principalement de la classe moyenne de la France périphérique, rurale et des petites villes ont choisi le symbole du gilet de haute visibilité pour se lancer dans un bras de fer avec le gouvernement d’Emmanuel Macron. Le choix d’un symbole n’est pas inédit pour véhiculer un message social. En Argentine, tout le monde connaît le fameux foulard vert, emblème du combat en faveur de la légalisation de l’avortement.

 

 

Un SOS jaune fluo

Le gilet jaune est obligatoire à bord des véhicules depuis 2008. Il est utilisé en cas de panne ou d’accident comme signal d’une situation d’urgence. Il a été choisi métaphoriquement par les “Gilets Jaunes” comme signe d’une urgence sociale que le ministre de l’Action et des comptes publiques, Gérald Darmanin, qualifie de “France accidentée.” Le gilet jaune n’est peut-être pas uniquement le symbole de la déconnexion de la classe politique française avec la France des territoires défavorisés : il est plus largement la rupture du dialogue de la classe politique avec elle-même.

L’utilisation d’un symbole commun a permis de rassembler des milliers de personnes. La communauté des “Gilets Jaunes” redonne un sentiment de collectif que le pays n’avait pas vu depuis le mouvement “Nuit Debout” à Paris en mars 2016, en réponse à la loi travail. Le symbole, à la fois comme objet et comme couleur, diffuse un message simple et efficace alimenté par les réseaux sociaux. L’aspect viral a permis d’étendre ce mouvement à la France entière, jusque dans les départements d’Outre-Mer, comme à La Réunion par exemple où la mobilisation a été particulièrement importante.

La couleur jaune a plusieurs significations. Elle représente l’humanisme, la lumière, la chaleur et peut avoir comme connotation péjorative le mensonge ou la tromperie. C’est une couleur rayonnante qui a une capacité réconfortante en réponse aux “Gilets Jaunes” qui expriment un besoin de sécurité.

Un autre mouvement s’est constitué à la fin du mois de novembre et prend la forme d’un contre-mouvement en opposition à celui des “Gilets Jaunes”. Cette organisation se développe davantage après que le troisième acte de la mobilisation ait dégénéré à Paris et en province. L’Arc de Triomphe a en effet été gravement vandalisé le 1er décembre, et des heurts violents entre les citoyens et les forces de police ont eu lieu partout en France. Ce mouvement prend la forme d’un groupe Facebook appelé “Les Foulards Rouges”. La couleur rouge fait référence à l’action, au dynamisme et à l’avertissement, voire à l’interdiction. En Belgique, le triangle rouge est notamment le symbole de la résistance au développement des idées d’extrême-droite.

 

 

Un symbole populaire contre un pouvoir solitaire

Le lundi 10 décembre 2018, le président Emmanuel Macron s’est exprimé à 20h après plus d’une semaine de silence. Il fait un pas vers les Français en annulant la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2000 euros par mois, en augmentant le SMIC de 100 euros et en défiscalisant les heures supplémentaires. Mais le mouvement qui s’était construit initialement pour protester contre la hausse du prix des carburants s’est transformé en une révolte plus globale : celle d’un peuple contre son gouvernement. Les revendications des manifestants se résument à deux mots : “Macron démission.”

 

“Les ministres, à l’exception notable de Blanquer, apparaissent faibles ou transparents, parfois méprisants. Cette absence de ligne de protection  le surexpose indéniablement. D’autant plus que son parti n’a pas réussi à produire des personnalités charismatiques : Macron est un homme seul.”

 

Interrogé par Le Figaro en avril dernier, Arnaud Benedetti venu présenter son ouvrage  “Le coup de com’ permanent“, a analysé la stratégie de communication d’Emmanuel Macron. Le président, surnommé “Jupiter” ou “Le président des riches”, a selon l’auteur, “réhabilité l’usage des symboles politiques.” Métaphores, culture de l’image, usage des réseaux sociaux : la communication du chef de l’Etat repose sur une forte prestance individuelle, à la limite d’un certain égotisme que les militants gilets jaunes n’acceptent pas. Et pour cause, au-delà de la transparence de ses ministres et de la majorité dont dispose le parti politique “La République En Marche !” à l’Assemblée Nationale, le président Emmanuel Macron ne semble pas disposé à laisser de l’espace à un organe qui porte jusqu’à ses initiales.

Face à cette stratégie, qui aura permis tout de même de rehausser la stature présidentielle, le mouvement des “Gilets Jaunes” apparaît comme une organisation collective qui marque un point d’arrêt à cette toute-puissance exécutive. Parmi les revendications exprimées, les gilets jaunes souhaitent la mise en place d’une assemblée citoyenne et d’un système de référendum d’initiative populaire afin que l’exercice de la démocratie soit vécu de manière plus concrète par tous.

 

“Le président a assis son pouvoir sur une mise en scène de lui-même très élaborée qui finit par prendre le pas sur les réalisations politiques réelles.”

 

Ayant comme support les réseaux sociaux, le mouvement des “Gilets Jaunes” a pu s’étendre à la population toute entière. Le symbole du gilet créé une cohésion de groupe, dans un espace public virtuel qui simplifie le rassemblement et la communication. Cet outil induit cependant une certaine confusion : les fake-news et l’instantanéité des images provoquent une cacophonie dans la représentation réelle et dans la symbolique du gilet jaune. Pour certain, il sera revendication sociale et lutte pour de meilleures conditions de vie, pour d’autres synonyme de violence et d’attaque aux valeurs démocratiques.

Il ne faudrait cependant pas réfléchir ce mouvement uniquement à l’échelle de la France. La Belgique et l’Espagne ont vu naître leurs propres gilets jaunes. À six mois des élections européennes 2019, c’est un tournant historique que prend la politique du continent. Le Design Museum de Londres voit juste dans sa présentation de l’exposition Hope to Nope, qui nous servira de conclusion : “Depuis 2008, l’engagement des publics vis-à-vis de la politique a radicalement changé.” Créer un symbole, saupoudrer de réseaux sociaux avec une pincée de ras-le-bol fiscal, et l’on obtient l’impasse ou le résultat de la démocratie moderne, à chacun d’en juger.

 

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